Note : cet article se base sur des chiffres provenant notamment de “l’état du mal logement en France” rédigé par la Fondation pour le Logement des Défavorisés en 2025 d’une part, et des institutions étatiques d’autre part. A priori, ces rapports ne comptent pas celleux qui ont renoncé à signaler leur situation, celleux qui vivent dans l’invisibilité administrative, celleux qui se débrouillent, celleux dont le handicap n’est pas principalement physique, celleux dont l’environnement n’a pas été pensé pour elleux. Nous ne déconsidérons pas ces personnes mais avons dû faire avec les chiffres que nous avons pu trouver, l’article serait d’autant plus édifiant si nous avions eu accès à un réel recensement.
Le logement, c’est un droit fondamental et un prérequis indispensable pour une insertion dans la cité, et c’est aussi le territoire du quotidien. C’est là où on mange, où on dort, où on existe. Et pour nous, personnes handicapées, il est très souvent inaccessible, inadapté, inabordable ou les trois à la fois. Ce n’est pas un hasard. C’est le résultat d’un système validiste qui, depuis des décennies, organise notre mise à l’écart du droit commun.
Vivre chez soi, dans un logement qu’on a choisi, adapté à nos besoins, dans un quartier où on peut se déplacer : pour nous en 2026, ça reste un horizon extraordinairement difficile à atteindre. Des vies entières coincées dans des sous-locations précaires, des logements familiaux dont on ne peut pas partir, des institutions, des structures d’hébergement d’urgence. Des vies en suspens.
Un marché du logement qui nous exclut d’emblée.
Trouver un logement quand on est handiE, c’est d’abord se confronter à une offre quasi inexistante. La crise du logement en France est massive : 350 000 personnes sans domicile. 2,7 millions de demandes de logement social ont été effectuées en 2024, un record, et seulement 82 000 logements sociaux ont été financés, le pire résultat depuis 20 ans. Nous sommes noyéEs dans cette pénurie, avec des besoins spécifiques qui ne trouvent aucune réponse.
Le logement social devrait être une porte de sortie. Il ne l’est pas. Dans le parc social, l’offre de logements accessibles ou adaptés reste bien inférieure aux besoins. Seuls 18 % des logements seraient considérés comme accessibles et 6 % accessibles et adaptés.
En demandant un logement adapté, on a 14 % de moins de chances d’obtenir un logement social que pour les autres ménages, et les délais sont rallongés : 23 % des demandereuses handicapéEs ont une demande de logement social de cinq années ou plus, contre 12 % pour les autres demandeureuses.
Sur le papier, le handicap est un critère de priorité d’accès. Dans les faits, des logements accessibles sont attribués à des personnes valides, parce que le recensement des logements disponibles n’est pas fait, alors que c’est pourtant une obligation légale pour les communes de 5 000 habitants et plus.
Et quand on n’est pas dans le social, dans le parc privé, les personnes handies ont moins de chances d’accéder à un logement, que ce soit en propriété (9 % de propriétaires accédants contre 23 % pour la population générale) ou en location (19 % contre 24 %).
Nous sommes considérés comme des locataires indésirables. Revenus jugés insuffisants, profil jugé « à risque », refus de bail déguisés. La discrimination à l’accès au logement est massive et documentée, mais rarement sanctionnée.
La précarité des handiEs : un cercle structurel, pas une fatalité individuelle.
Pourquoi sommes-nous si souvent pauvres ? Pas parce que nous ne travaillons pas assez ou pas assez bien. Mais parce que le système économique est conçu par et pour des corps et des esprits valides, et que l’emploi, les transports, la formation, le logement, sont des barrières supplémentaires à franchir.
Près d’1 personne handicapée sur 3 est en situation de privation matérielle et sociale, soit deux fois plus que le reste de la population. Cela signifie concrètement : ne pas pouvoir se chauffer correctement, se priver de vacances, différer le remplacement d’un meuble usagé.
Notre principale ressource, pour celleux d’entre nous qui ne peuvent pas travailler ou travaillent peu, c’est l’AAH : l’Allocation aux Adultes Handicapés. Elle s’élevait à 1 041,59 € par mois à taux plein en 2026. Un montant qui reste en dessous du seuil de pauvreté, de 1337 euros en septembre 2026. Cependant, ce taux plein est théorique et la plupart des bénéficiaires touchent une AAH souvent bien inférieure. Avec 1 000 €, on ne choisit pas librement son logement. On prend ce qu’on peut trouver et on le subit.
Cette précarité financière est inséparable de la précarité résidentielle. Moins de revenus = moins de garanties = moins d’accès au marché.
Par ailleurs, les personnes handicapées ont beaucoup plus de chances d’êtres exclues du marché de l’emploi :
“En 2022, seules 38 % des personnes reconnues handicapées sont en emploi, soit 1,8 fois moins souvent que l’ensemble de la population. Leur taux d’activité (en emploi ou au chômage) est nettement plus bas (44 % contre 74 %) et, parmi les actifs, le taux de chômage est plus élevé (12 % contre un peu plus de 7 %), et le chômage plus souvent de longue durée (5 % contre 2 %). Les personnes handicapées sont également 2 fois plus fréquemment dans des situations d’inactivité proches du chômage : 8 % d’entre elles se situent dans le halo autour du chômage, contre 4 % pour l’ensemble de la population.“
Source : Le taux de chômage des personnes reconnues handicapées recule nettement entre 2015 et 2022 – DARES.
Il est important également de considérer le plafond de verre éducatif : 1 personne handicapée sur 6 possède un diplôme supérieur au baccalauréat, contre 1 personne sur 3 dans l’ensemble de la population. Ce n’est pas une question de capacités. C’est le résultat d’années d’exclusion scolaire, de non-scolarisation en milieu ordinaire, de mise à l’écart dès l’enfance. La précarité se construit tôt. Elle est héritée d’un validisme systémique.
La loi ELAN : une trahison, un recul.
Vingt ans après la loi Handicap de 2005, qui posait le principe de l’accessibilité « universelle », qu’a-t-on gagné ? En 2018, la loi ELAN est venue sabrer ce principe. L’article 64 a fait marche arrière sur l’objectif d’accessibilité universelle, en abaissant le seuil de logements neufs accessibles à seulement 20% au lieu de 100%. Les 80% restants deviennent des logements « évolutifs », c’est-à-dire des logements où la mise en accessibilité est possible , un terme qui ressemble à une promesse et qui n’en est pas une : accessible plus tard, peut-être, si quelqu’un finance des travaux, si quelqu’un les fait. En faisant baisser le quota de logements accessibles dans la construction neuve et en créant le principe de logement évolutif, le gouvernement a cédé au lobby du bâtiment, à notre détriment.
L’adaptation du logement : un parcours semé d’embûches.
Supposons que nous ayons un logement. Il n’est pas adapté. Il faut le rendre accessible. C’est un droit, en théorie. En pratique, c’est un calvaire administratif et financier.
Les travaux d’adaptation comme une douche à l’italienne, une rampe d’accès, un élargissement de portes, peuvent coûter plusieurs milliers d’euros. Il existe des aides : la PCH aménagement du logement, MaPrimeAdapt’, les aides de l’ANAH (Agence Nationale de l’Amélioration de l’Habitat)…
Cependant, chaque dispositif a ses propres conditions, ses propres plafonds, ses propres délais. On constitue des dossiers. On attend des mois. On relance. On explique encore une fois son handicap, sa vie, ses besoins, à des interlocuteurs qui changent et qui ne se parlent pas. Et quand les aides arrivent enfin, elles ne couvrent souvent qu’une partie des coûts réels.
Qu’en est-il pour les locataires ? Il faut l’accord du bailleur et certainEs refusent. D’autres acceptent, mais sous conditions restrictives. Et si on quitte le logement, on peut être contraintEs de remettre les lieux en état : c’est-à-dire de supprimer les adaptations qu’on vient de financer. L’autonomie qu’on a construite est démantelée en partant.
En 2025, 221 000 ménages vivaient dans un logement inadapté, une situation qui entraîne plus de fatigue, d’isolement et des problèmes pour la sécurité des personnes.
Alors, que faire ?
Être hébergéE chez un tiers, c’est aussi un mal-logement invisible et augmentant la dépendance. Prendre une chasseureuse d’appartement spécialiséE ? Minimum 2 mois de loyer à débourser et ça existe surtout dans les grandes villes. À savoir que leur spécialisation n’apporte aucune garantie d’obtenir l’appartement prospecté.
Alors on nous propose, souvent de manière insidieuse : avez-vous pensé à des lieux adaptés à votre situation, avez-vous pensé à l’institution ? L’EHPAD, le foyer de vie, le FAM…Des structures où on sera « prisES en charge », « encadréEs », « accompagnéEs ».Une structure où le modèle médical du handicap est omniprésent. Ce que cela cache, c’est la privation de liberté.
Nous l’avons documenté (lire l’article sur les violences institutionnelles), et le rapport 2025 de l’Agence des droits fondamentaux de l’UE le confirme : la violence en institution n’est ni marginale, ni accidentelle. Elle est structurelle. La Convention relative aux droits des personnes handicapées reconnaît que l’institutionnalisation constitue en soi une forme de violence et de discrimination.
La France est particulièrement concernée, comme le rappelle l’ONU dans son rapport de 2021 du Comité des Droits des Personnes Handicapées dédié à la France. Elle y est pointée du doigt car le nombre d’institutions ne cesse d’augmenter, en totale contradiction avec les recommandations de la Convention relative aux Droits des Personnes Handicapées de l’ONU.
Nous ne voulons pas d’institutions réformées. Nous voulons des logements. Des logements accessibles, dans la cité, avec les aides humaines nécessaires pour y vivre selon nos propres choix. Ce n’est pas une revendication utopique. C’est la conséquence directe de la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées, que la France a ratifiée. Mais entre la ratification et l’application, il y a vingt ans de rhétorique inclusive et d’inaction concrète.
Ce que nous souhaitons.
- Pas des lois inappliquées, pas de la charité, mais des droits.
- L’abrogation de l’article 64 de la loi ELAN et le retour à l’objectif de 100 % de logements neufs accessibles.
- La mise en place de sanctions réelles pour les communes qui ne respectent pas leurs obligations de recensement des logements accessibles.
- La revalorisation de l’AAH au-dessus du seuil de pauvreté.
- Un financement massif des aides humaines à domicile, pour que l’autonomie ne soit pas un luxe réservé aux handiEs aiséEs,
- Un droit à une réelle priorité dans le logement social.
Vingt ans après la loi de 2005, nous n’avons pas gagné le droit de vivre chez nous. On nous le promet mais nous n’en pouvons plus d’attendre.
Car, rappelons-le, une situation dite « de handicap », ça ne veut pas dire une maladie ou une déficience seule, mais une interaction avec un environnement. Et quand un environnement adapté peut considérablement nous aider, à l’inverse, un environnement inadapté peut considérablement nous entraver.
Sources
Rapport sur l’état du mal logement en France en 2025.
Les personnes handicapées plus souvent exposées à des conditions de vie dégradées.
L’état du mal-logement en France – Rapport complet 2025.
Voir notre campagne sur la désinstitutionnalisation sur Instagram.



