Notre amie, la philosophe, militante et autrice antivalidiste, Charlotte Puiseux, nous a quittéEs.
Née en 1986 à Paris, Charlotte Puiseux était atteinte d’une amyotrophie spinale de type 2, myopathie rare diagnostiquée à six ans.
Charlotte était une grande philosophe mais également une immense personne pour ses qualités humaines. Elle a dédié sa vie à la lutte contre les injustices et en particulier contre celles subies par les personnes handicapées.
Après une classe préparatoire littéraire puis un master de philosophie, elle exerce plusieurs années comme psychologue clinicienne, avant de reprendre un doctorat sous l’angle de la philosophie politique. Elle soutient sa thèse Queerisation des handicaps : le militantisme crip en questions en 2018 à l’Université Paris-Diderot, sous la direction d’Anne Kupiec. Avec sa thèse, elle a permis de révéler en France la théorie Crip. Cette vision du handicap a été construite par des personnes handicapées s’inspirant des mouvements queers et intersectionnels afin de dépasser l’approche médicale et institutionnelle jusque là dominante. Cette nouvelle approche était, avant les travaux de Charlotte, étudiée uniquement dans les pays anglo-saxons. Elle a alors exploré et mis en avant les notions d’idéal régulateur, de performativité, de dépassement de la binarité, de modèle social du handicap et de validisme. Ses études l’ont amenée à ouvrir un blog qui est une source importante d’informations, d’écrits et d’articles. En 2020, elle a également autopublié un Dictionnaire Crip qui reprend et explique les termes issus de cette théorie. Ce dictionnaire est téléchargeable depuis son blog.
Charlotte Puiseux a été une grande activiste féministe et anti-validiste, non seulement grâce à ses écrits sur son blogs ou ses articles scientifiques, mais également grâce à son investissement au sein de l’association Les Dévalideuses et de l’association HandiParentalité (aujourd’hui dissoute) fondée par Florence Mejecase. En effet, la vie de Charlotte était en elle-même un acte militant : elle a choisi de fonder une famille contre l’avis de beaucoup de soignantEs et de la société validiste. Mariée, mère d’un enfant né alors qu’elle a trente ans, elle s’installe à Avranches (Manche), près du Mont-Saint-Michel. Elle est maman-relais de l’association Handiparentalité, engagement qu’elle relie directement à son militantisme : rares sont les personnes handicapées à évoquer publiquement leur parentalité.
Au sein des Dévalideuses, elle lutte pour faire reconnaître l’existence du validisme et des violences qui en découlent, notamment à l’encontre des personnes sexisées. Elle milite également pour l’accès à la vie autonome et la désinstitutionnalisation, c’est-à-dire pour changer le modèle amenant les enfants et adultes handicapéEs à être maintenuEs dans des institutions et donc à être excluEs de la société. De même, elle participe à des campagnes contre le Téléthon, émission télévisée mettant en avant une vision misérabiliste des personnes porteuses de sa maladie, sans tenir compte de l’impact fondamental de l’environnement et de la société dans le handicap.
En 2014, Charlotte rejoint le média féministe Les ourses à plumes dès son lancement et dans lequel elle écrit des articles sur la maternité et la sexualité handies et le militantisme anti-validiste entre autres.
En 2022, elle publie le livre De chair et de fer, Vivre et lutter dans une société validiste, aux éditions de la Découverte. Ce récit autobiographique, s’approchant d’un essai philosophique sur le validisme et sur les représentations du handicap, est devenu un incontournable pour beaucoup de militantEs et une porte d’entrée à l’anti-validisme pour nombre de personnes handicapées. Dans ce livre, on découvre aussi une part plus artistique de sa vie puisqu’on y trouve un de ses poèmes, duquel est tiré le titre de cet ouvrage.
En racontant son parcours de politisation, elle nous enseigne avec une grande clarté la construction sociale du handicap ou le nécessaire retournement du stigmate.
Je comprenais donc que mon handicap était le fruit d’une construction. La société avait décidé d’exclure les possibilités de mon corps du schéma qu’elle avait tracé pour la validité et de m’accorder des formes d’incapacités qui me désignaient comme handicapée. Cette identité qui m’était imposée regorgeait de négativité et apparaissait aux yeux des valides comme une tare à porter, dont j’avais intériorisé la honte. Mais pourquoi ressentais-je cette honte ? La découverte de nouvelles analyses du handicap, mais aussi ma propre révolte intérieure, qui commençait à prendre sens dans tout un réseau d’injustice systémique m’ont conduite presque logiquement, vers un sentiment de fierté que je désirais revendiquer. Fière d’être qui j’étais, d’être cette a-normale, questionnant le système, porteuse par ma simple existence d’une potentialité subversive et d’une capacité à troubler l’ordre public.”
En 2024, au sein des Dévalideuses, Charlotte lance une collecte de témoignages sur les violences produites par les MDPH et leurs conséquences sur les vies des personnes handicapées et de leurs aidantEs. Cette campagne a permis de récolter plus de 500 témoignages et a mené à une enquête de Médiapart mettant en lumière les graves dysfonctionnements et manques de moyens des MDPH menant à des traitements discriminatoires et des conditions de vie dégradées.
Charlotte Puiseux milite activement contre la légalisation du suicide assisté et de l’euthanasie en France pendant plusieurs années. En 2025 sort le Livre Plutôt vivre, Comprendre le validisme et valoriser une culture crip aux éditions Le Cavalier Bleu qu’elle a coécrit avec son amie, la journaliste Chiara KAHN. Pour ce livre de référence sur l’anti-validisme, Charlotte et Chiara ont choisi dans leur titre de répondre à l’animateur Michel Drucker qui avait déclaré dans une interview qu’il préférerait mourir que d’être handicapé. Ainsi, cet ouvrage, tout comme la vie de Charlotte, est dédié à revendiquer que les vies de personnes handicapées valent d’être vécues.
Dans plusieurs interviews et notamment lors d’une émission de Médiapart, Charlotte Puiseux n’a de cesse de s’opposer à la loi d’aide à mourir et à l’institutionnalisation. Elle participe également à plusieurs ouvrages collectifs dont BI-ES, coordonné par Camille Regache et publié en 2026 aux éditions Points ou Théories Féministes, coordonné par Camille Froidevaux-Metterie, publié en 2025 aux éditions Seuil). Charlotte intervient régulièrement dans des universités, auprès d’associations ou dans des podcasts, afin de faire connaître la notion de validisme, de lutter contre la hiérarchisation des vies et de faire évoluer les mentalités et les comportements.
Son troisième essai, Réflexions Crip, Une relecture queer du handicap, paraîtra fin août 2026 aux éditions Le Cavalier Bleu.
Elle y explique le “crip” avec beaucoup de pédagogie.
Le mouvement crip est apparu dans les années 2000, forgé à partir d’une réappropriation d’un mot stigmatisant. À partir d’un bagage venu des disability studies, complété avec de nouveaux apports comme le queer ou l’intersectionnalité, le crip porte un regard différent sur le handicap. Parfois critique du modèle social, le crip réinvente de nouveaux espaces à la lumière des concepts queer d’idéal régulateur, de désidentification, de performativité ou de retournement du stigmate. Par la suite, des groupes queer dissidents, comme les Queer of color, apportent aussi une critique plus virulente au sujet de certains points, tel l’homonationalisme. Cette critique sert à penser différemment le handicap.”
Charlotte s’en est allée à l’aube de ses 40 ans, laissant un grand vide dans la vie de sa famille, de ses amiEs et de toustes ses camarades de lutte. Nous sommes infiniment reconnaissantEs d’avoir pu partager de nombreux moments de vie et de combats avec elle. Nous pleurons aujourd’hui la perte d’une compagne de militantisme et d’une chercheuse passionnante dont le travail nous a inspiré et continuera à nous porter encore longtemps. Mais nous pleurons aussi et surtout la perte d’une amie, d’une personne appréciée de toustes.
En effet, Charlotte n’était pas seulement une figure publique. Les personnes qui ont eu la chance de partager des instants de vie avec elle se rappelleront toujours de sa générosité, de sa simplicité et de son regard espiègle.
Un livre d’or femmage participatif est en ligne, Vous pouvez y partager ce que Charlotte et son travail ont représenté pour vous. Ce livre sera, par la suite, remis à sa famille.
Merci pour tout, Charlotte
—
Guerrières.
Guérir,
Par le sang,
S’écoulant,
Sans mourir.
Pas le nôtre,
Celui des autres.
Guerrières.
D’hier, de demain,
À deux, quatre, mille mains…
Sans armure,
murmurer, susurrer,
la douleur, la blessure.
Pas la nôtre,
La leur.
Plus la nôtre,
celle des autres.
Guerrières.
Du ciel à la terre,
Transcender l’enfer,
Fermer les paupières,
Un temps de prière,
Intemporelle.
La guerre est belle.
Pas celle des autres,
La nôtre.
Poème de Charlotte Puiseux



