Fermer les institutions, c’est possible. On l’a déjà fait.

On nous dit souvent : « abolir les prisons, c’est irréaliste. »
Pourtant, ça a déjà eu lieu.
Au XXe siècle, des centaines de milliers de personnes handicapées et psychiatrisées sont sorties d’institutions qui les enfermaient.
Cette histoire nous apprend quelque chose. Elle nous montre que les murs peuvent tomber.

Un mouvement qui a déjà existé

À partir des années 1950, les États-Unis puis le Canada ferment leurs grands hôpitaux psychiatriques et leurs institutions d’État.
On y enfermait des personnes jugées « folles », handicapées, sourdes. Parfois à vie.

Pourquoi ces fermetures ?

Plusieurs raisons se sont mélangées.

  • D’un côté : les personnes concernées se sont battues elles-mêmes contre la ségrégation. Et de nouvelles aides sociales (comme Medicaid aux États-Unis) ont permis de vivre hors des institutions.
  • De l’autre : les gouvernements ont coupé les budgets. Ils ont fermé sans donner les moyens de vivre librement.

La chercheuse Liat Ben-Moshe appelle ça « le plus grand mouvement de sortie d’enfermement du XXe siècle ». Elle a écrit un livre là-dessus : Decarcerating Disability (2020).

La désinstitutionnalisation, c’est quoi ?

  • C’est fermer les lieux d’enfermement.
  • C’est permettre aux personnes de vivre dans la société.
  • C’est refuser qu’on mette quelqu’un à l’écart parce qu’il est handicapé, « fou », ou jugé « à corriger ».
  • Ce n’est pas juste une image pour penser l’abolition des prisons.
  • C’est une expérience réelle.

La question change donc : non, l’abolition n’est pas impossible. Mais à quelles conditions ça marche ? Et pourquoi c’est fragile ?

Prison, asile, établissement médico-social : même logique

L’enfermement, ce n’est pas que la prison.

C’est aussi l’hôpital psychiatrique. La maison de retraite. Le foyer pour personnes handicapées.

Ces lieux ne sont pas identiques mais ils partagent la même logique :

  • Ils séparent les personnes de la société.
  • Ils limitent leurs déplacements.
  • Ils décident à leur place.
  • Ils surveillent leur vie quotidienne.

Et tout ça au nom du « soin », de la « protection » ou de la « sécurité ».

Le validisme et le sanisme dans tout ça ?

Les débats sur l’abolition des prisons parlent beaucoup de racisme et de colonialisme. C’est nécessaire.

Mais ils restent incomplets s’ils oublient le validisme (la discrimination envers les personnes handicapées) et le sanisme (la discrimination envers les personnes considérées comme folles ou malades psychiques).

Liat Ben-Moshe utilise un mot pour comprendre ce lien : « race-ability ». Ça veut dire que le racisme, le validisme et le sanisme se construisent ensemble.

Depuis l’eugénisme jusqu’aux violences policières. Les personnes racisées sont plus vite jugées « irrationnelles » ou « dangereuses ». Le handicap sert à justifier la surveillance, la tutelle, l’enfermement.

En France, les murs se répondent

Ce n’est pas un débat théorique.

En France, au 1er septembre 2026 :

  • 90 020 personnes détenues pour 63 348 places.
  • 176 % de densité dans les maisons d’arrêt.
  • 8 347 personnes dorment sur un matelas au sol.

La santé mentale en prison est catastrophique :

  • Deux tiers des hommes et trois quarts des femmes qui sortent de détention ont un trouble psychiatrique ou lié à une substance.
  • Plus de 98 % ont subi au moins un traumatisme dans l’enfance.
  • À l’entrée en prison, les troubles psychiatriques sont trois fois plus fréquents que dans la population générale.
  • Et la détention les aggrave.

Concrètement, ça donne quoi ?

À la prison de Toulouse-Seysses (rapport 2025) :

  • Le nombre de soignant·es en psychiatrie n’a pas augmenté depuis six ans.
  • Il faut trois à quatre mois pour obtenir un rendez-vous. Avant, c’était un mois et demi.
  • Les cellules pour personnes à mobilité réduite sont abîmées par l’humidité.
  • Une personne lourdement handicapée est tombée de son siège de douche, mal fixé.
  • Une personne épileptique a été détenue trois mois dans 10,2 m², sur un matelas au sol, près de toilettes sans porte. Sa demande d’indemnisation a été rejetée en 2024.

À Nantes :

  • Les deux cellules prévues pour les personnes à mobilité réduite accueillaient trois détenus, dont un en fauteuil roulant.

Même le soin devient une prison. Les unités hospitalières pour personnes détenues (les UHSA) sont dans des hôpitaux. Mais entourées d’une enceinte pénitentiaire.

Et pour les personnes handicapées hors prison ?

En 2017, la rapporteuse spéciale de l’ONU comptait environ 100 000 enfants et 200 000 adultes handicapés vivant en établissement en France. Elle a demandé la fermeture progressive de toutes ces institutions. Elle a même dit : « il n’existe pas de bon établissement d’accueil. » Parce que tous imposent un mode de vie qui empêche de vivre à égalité avec les autres. En 2021, le Comité des droits des personnes handicapées de l’ONU a répété la même critique.

Supprimer les lieux d’enfermement ne suffit pas

Fermer des institutions ne suffit pas à faire disparaître l’enfermement.

Aux États-Unis, quand les grands hôpitaux ont fermé, il n’y a pas eu d’investissement dans :

  • le logement accessible,
  • les services sociaux,
  • l’accompagnement dans la cité.

Beaucoup de personnes ont été envoyées vers d’autres lieux fermés. Pas vers une vraie autonomie.

Attention à un raccourci très répandu : « les prisons sont les nouveaux asiles ».

Ben-Moshe montre que c’est trop simple. L’explosion du nombre de personnes incarcérées vient d’abord de choix politiques et économiques. Traversés par le racisme.

Mais il y a un lien avec le handicap.

La militante Marta Russell l’explique : une personne handicapée « rapporte » souvent plus en occupant un lit d’établissement qu’en vivant chez elle avec du soutien. L’enfermement peut devenir un marché. Les logiques carcérales ne disparaissent pas. Elles se déplacent. Elles prennent une apparence médicale, protectrice ou « spécialisée ».

L’abolition, c’est un chemin, pas une ligne d’arrivée

Alors, la désinstitutionnalisation a-t-elle échoué ?

Non.

Pour Ben-Moshe, l’abolition n’est pas un point d’arrivée. C’est un processus. C’est aussi une manière de penser : il faut désapprendre que l’enfermement serait la seule réponse à la différence, à la souffrance ou au danger.

On n’a pas besoin d’attendre que toutes les solutions soient prêtes pour agir. Comme l’écrit la militante Mariame Kaba : attendre, ça rend invisibles les personnes actuellement en prison. Ça les rend « jetables ».

L’abolition se construit maintenant. Avec les personnes enfermées aujourd’hui. Cela veut dire mettre au centre celles et ceux qui sont le plus exposé·es à la violence de l’État : personnes racisées, précaires, handicapées, psychiatrisées, criminalisées.

Ce que nous voulons

En tant qu’handiféministes, nous refusons de séparer la lutte contre les prisons de la lutte contre les institutions.

Nous demandons :

  • Un plan de désinstitutionnalisation avec un calendrier et un budget.
    • Élaboré avec les personnes handicapées et leurs organisations.
  • Des moyens réels pour vivre dans la cité.
    • Logements accessibles. Aide humaine. Revenus suffisants. Soins libres et consentis.
  • L’arrêt de l’incarcération des personnes dont la santé ou le handicap sont incompatibles avec la détention.
    • Sans transfert vers d’autres institutions.
  • La parole des personnes enfermées, d’hier et d’aujourd’hui, au cœur des décisions.

Deux choses à retenir

Les murs peuvent tomber. Mais ils peuvent se reconstruire ailleurs, sous une autre forme.

L’abolition n’est pas une victoire qu’on gagne une fois. C’est une lutte continue contre toutes les formes d’enfermement produites par l’État.

 

Article en version complexe et détaillée.

 


Notes et sources

Liat Ben-Moshe, Decarcerating Disability: Deinstitutionalization and Prison Abolition, University of Minnesota Press, 2020. Présentation de l’éditeur

FemRes, « Decarcerating Disability », fiche de lecture

Ben-Moshe, op. cit., p. 5 ; voir aussi Disability Studies Quarterly, compte rendu

Jina B. Kim, « Toward a Crip-of-Color Critique », Lateral, 6.1, 2017.

Dylan Rodríguez, « Waves of the Familiar: Black Radicalism, Abolition, and the Carcerality of Civil Rights », dans Decoloniality in the Break of Global Blackness, Routledge, 2025, p. 162-189.

Franceinfo, « La surpopulation carcérale atteint un nouveau record en France, avec 90 020 détenus au 1er septembre », octobre 2026.

Ministère de la Santé, « Santé mentale en population carcérale : résultats de l’étude nationale » (étude F2RSM Psy, 2023) ; Santé Mentale.

Assemblée nationale, rapport d’information sur la prise en charge des troubles psychiques en détention.

CGLPL, Rapport de la quatrième visite du centre pénitentiaire de Toulouse-Seysses, visite d’avril 2025.

CGLPL, Rapport de la deuxième visite du quartier maison d’arrêt du centre pénitentiaire de Nantes, visite de juin 2025. Tous les rapports : cglpl.fr/publications.

Ministère de la Justice, Évaluation des unités hospitalières spécialement aménagées (IGAS-IGJ).

HCDH, Observations préliminaires de la Rapporteuse spéciale sur les droits des personnes handicapées, visite en France, octobre 2017.

Ben-Moshe, op. cit., chap. 4 « Why Prisons Are Not “the New Asylums” » ; voir compte rendu, Birkbeck.

Marta Russell, Beyond Ramps: Disability at the End of the Social Contract, Common Courage Press, 1998.

Liat Ben-Moshe, « Dis-epistemologies of Abolition », Critical Criminology, 26(3), 2018.

Mariame Kaba, « Free Us All », The New Inquiry, 2017.

Julia Chinyere Oparah (Sudbury), « A World Without Prisons: Resisting Militarism, Globalized Punishment, and Empire », Social Justice, 31.1/2, 2004, p. 9-30.