Par Laetitia Rebord, membre active de la coordination des Dévalideuses, atteinte d’une maladie neuro-musculaire qui rentre dans les critères d’éligibilité du projet de loi sur l’aide à mourir.

 

Le 30 juin 2026, l’Assemblée nationale a adopté en troisième lecture la proposition de loi relative à l’aide active à mourir. Pour une grande partie de l’opinion publique et de la classe politique, ce vote est présenté comme une victoire du progrès, un triomphe de la liberté individuelle. On nous vend une loi « de gauche », humaniste, permettant de « partir dans la dignité ».

Pourtant, alors que beaucoup se félicitent du vote dans les couloirs du Palais Bourbon, c’est un sentiment glacial qui envahit nombre d’entre nous : personnes handicapées, malades chroniques, et vulnérables. Ce qui est présenté comme une émancipation ressemble furieusement, pour nous, à une condamnation.

Ce texte de loi n’est pas progressiste. Il est le symptôme brutal d’une société qui a renoncé à prendre soin de ses membres les plus fragiles. Il consacre la défaite de la solidarité au profit d’une logique comptable et libérale.

Le grand malentendu : une liberté abstraite pour un danger concret

Le débat a été mené de loin, dans l’abstraction. Il a été porté par des personnes en bonne santé, valides, qui projettent sur la fin de vie leurs propres angoisses sans jamais avoir expérimenté la réalité du handicap, de la maladie, au quotidien. Il est facile de brandir l’étendard de la « liberté » quand on ne se sent pas concernéE par les critères d’éligibilité, quand on ne se sent pas en danger.

Mais pour nous, cette loi n’est pas une option de plus dans un catalogue de droits. C’est une menace existentielle.

Comment parler de choix libre et éclairé quand les alternatives sont systématiquement sabordées ? Comment prétendre que le consentement est réel quand il s’exerce dans un contexte de pénurie de soins, de déserts médicaux, de réduction drastique des financements d’aides humaines, de crise du secteur des auxiliaires de vie, de violences exercées par les MDPH et de précarité grandissante ?

Comme le soulignent les collectifs antivalidistes et les témoignages recueillis ces derniers mois, la réalité est crue : il est bientôt plus facile d’obtenir une aide à mourir que d’obtenir un fauteuil roulant adapté, des heures d’aide à domicile pour se lever le matin, un logement accessible ou un traitement contre la douleur.

Cette loi arrive dans un monde où les politiques d’austérité tuent déjà, à petit feu, de nombreuses personnes handicapées et précaires. Elle s’inscrit dans une logique capitaliste où la vie ne vaut que si elle est productive, autonome et peu coûteuse. Quand la vie devient un « fardeau », pour la famille, pour la société, pour l’État, la solution de facilité, celle qui coûte le moins cher, c’est la mort.


La trahison de la gauche et l’angle mort du validisme

Ma colère est immense, mais elle est surtout dirigée vers celleux qui étaient censéEs nous soutenir. Je suis profondément déçue, même révoltée, par la position d’une grande partie des députéEs de gauche.

Vous qui vous revendiquez progressistes, anti-oppressions, féministes, anticapitalistes : où êtes-vous ? Comment pouvez-vous voter une loi qui institutionnalise le validisme, cette oppression systémique qui considère que la vie des personnes handicapées a moins de valeur ?

Au sein même des luttes de la gauche, une hiérarchie des oppressions s’est insidieusement installée, reléguant le validisme au dernier rang des priorités. Si l’indignation est légitime et vitale face aux autres formes de discriminations, elle connaît un arrêt brutal lorsqu’il s’agit du droit à la vie des corps handicapés. C’est là que le réflexe « progressiste » se mue en une violence inouïe : celleux qui s’érigent en gardienNEs contre toutes les oppressions systémiques deviennent, sur ce sujet précis, les premierEs à les exercer, sacrifiant les plus vulnérables au nom d’une liberté mal comprise.

Les militantEs antivalidistes, les personnes directement concernées par cette loi, ont alerté, témoigné, supplié qu’on les écoute. Nous avons expliqué que dans les pays où cette loi est passée (Canada, Belgique, Pays-Bas entre autres), les critères d’accès n’ont cessé de s’élargir, glissant de la fin de vie terminale vers la souffrance psychique, la précarité, ou simplement la fatigue de vivre dans une société inadaptée.

Nos voix ont été couvertes. Les médias ont préféré le récit larmoyant de la « libération » à l’analyse politique de la « sélection ». La Convention Citoyenne elle-même a rendu un rapport conditionné à un investissement massif dans les soins palliatifs et l’accompagnement : promesse non tenue.

 

Le vertige du vide : un témoignage intime

Au-delà de l’analyse politique, il y a la chair. Il y a la peur viscérale qui me tord le ventre depuis les résultats du vote.

Combien de fois, dans ma vie, ai-je souhaité mourir non pas parce que je voulais cesser d’exister, mais parce que je sentais que ma place n’était pas la bienvenue ici ? Combien de fois ai-je intériorisé le message de la société, de ma propre famille, me renvoyant l’image d’un poids, d’une charge, d’un échec ?

Je me souviens des mots de mon grand-père, qui me disait sans détour qu’« à ma place, il se tirerait une balle ». Cette violence, je l’ai reçue comme une vérité. Elle a construit mon rapport au monde.

Dans un moment de désespoir face à ce vote, face au sentiment d’être si peu entendue, j’ai dit à mon mari : « Voilà, la prochaine fois que je n’aurai plus envie de vivre, je pourrai faire la demande de suicide assisté. Et dans mon cas, il n’y aura aucune entrave, je suis totalement éligible. »

J’ai pris conscience du vertige qui nous guette. C’est comme se tenir au bord d’un précipice : cette loi crée un vide, une aspiration vers la mort qui devient une option « rationnelle », « légale », « soulageante ».

J’ai cette sensation horrible d’être attirée par ce vide. La loi agit comme un aimant pour celleux qui, comme moi, ont la santé mentale abîmée par un monde violent, par le rejet, par la fatigue de devoir toujours justifier son droit à exister.

J’ai demandé à mon mari, pour ces moments de faiblesse inévitables, de tout faire pour me rappeler que j’ai encore des raisons de rester parmi les vivantEs. Il m’a répondu qu’il serait là pour m’en empêcher, que c’était tout ce qui comptait. Sa réponse m’a sauvée, provisoirement.

Mais je pense immédiatement à tous mes adelphes handicapéEs, malades, isoléEs, institutionaliséEs. Celleux qui n’ont pas de partenaire, pas de famille aimante, pas de filet de sécurité. Celleux qui sont seulEs face à l’administration, seulEs face à la douleur, seulEs face au dénuement. Pour elleux, la demande de suicide assisté sera infiniment plus simple à faire que de se battre pour vivre dignement. La mort deviendra la seule aide sociale disponible.

 

L’euthanasie n’est pas de gauche

Il est temps de le dire haut et fort : l’euthanasie, dans le contexte actuel, n’est pas de gauche.

La gauche, c’est la solidarité. C’est le refus que quiconque soit laisséE pour compte. C’est la conviction que la société doit se transformer pour accueillir toutes les vulnérabilités, et non transformer les vulnérables pour qu’iels « rentrent » dans les cases ou disparaissent.

Voter cette loi, c’est acter l’échec sociétal. C’est dire aux personnes handicapées : « Nous ne pouvons pas vous garantir une vie digne, alors nous vous offrons une mort digne. » C’est un aveu d’impuissance politique déguisé en compassion.

 

Résister et exister

Oui, je suis en colère. Oui, je suis dévastée. Comment construire une gauche unie quand une grande partie de celle-ci refuse d’entendre que son « progrès » est notre régression ? Comment faire alliance quand nos vies sont devenues monnaie d’échange dans un débat idéologique ?

Mais la colère doit se transformer en action. Nous allons devoir déployer une énergie colossale pour organiser la résistance. Il ne s’agit plus seulement de débattre, il s’agit de protéger.

Dans mon travail d’accompagnement en santé sexuelle, je passe mon temps à faire prendre conscience à mes pairEs qu’iels ont le droit d’exister dans la sexualité, dans la vie affective, qu’iels sont désirables et légitimes. Demain, il faudra accompagner nos communautés pour qu’elles comprennent qu’elles ont tout simplement le droit d’exister, point final.

Il faudra créer des réseaux de solidarité concrets pour qu’aucune personne ne se sente poussée vers cette « solution » par défaut. Il faudra rappeler, inlassablement, que la souffrance n’est pas une fatalité individuelle mais souvent le produit d’une organisation sociale défaillante.

À celleux qui ont voté cette loi en pensant bien faire : regardez les conséquences. Regardez Noelia en Espagne, regardez les statistiques du Canada. Ne dites pas que vous ne saviez pas. Nous vous avons prévenu. Nous vous l’avons crié.

À mes adelphes de lutte, handicapéEs, malades, fatiguéEs : je vois votre peur. Je la partage. Mais je vous le promets, nous allons nous battre pour que nos vies aient une valeur absolue, inestimable, non négociable.

Le véritable progrès, ce n’est pas de faciliter la mort. C’est de rendre la vie possible pour toustes.