Le vocabulaire du stigmate
« La jeunesse debout. » « Un gouvernement sourd. » On a compris le sens, mais ces images ont un coût, et ce sont nos corps qui le paient.
Une métaphore n’est pas innocente quand elle emprunte au handicap pour désigner une faute morale. « Aveugle » sous-entend : indifférent. « Sourd » : méprisant. Chaque fois, un trait de nos corps devient une marque de discrédit, c’est-à-dire un stigmate. Dire d’un pouvoir qu’il n’écoute pas, c’est décrire un acte ; dire qu’il est sourd, c’est faire d’un corps une insulte.
« Fou » joue des mêmes codes sur la santé psychique, avec plein de variantes : on parle des « dingueries » d’un gouvernement, d’une répression « délirante », d’une presse prise d’« hystérie » et jusqu’au diagnostic : un chef d’État accusé de « schizophrénie ». La maladie psychique représente l’irrationnel et le danger, et renforce l’idée que les personnes folles ou psychiatrisées sont imprévisibles et violentes. Ce vocabulaire relève du sanisme : la discrimination envers les personnes considérées comme folles ou malades psychiques.
Ces métaphores effacent la réalité qu’elles empruntent. Une personne malvoyante en manifestation ne verra pas forcément venir une charge. Une personne sourde n’entendra peut-être pas les sommations lancées au mégaphone. Une personne en fauteuil ne pourra pas fuir une nasse. Une personne autiste peut être sidérée par le bruit, la foule. Ce sont des risques réels, concrets, rarement pris en compte par celleux qui lancent ces formules. Dire « gouvernement aveugle » dans un cortège où il n’existe aucun dispositif pour les malvoyantEs, c’est se servir de la cécité comme d’une insulte tout en laissant se débrouiller celleux concernéEs, seulEs face aux mouvements de foule.
Ces adjectifs sont d’ailleurs souvent des contresens politiques : ce que dénoncent les militantEs, ce n’est pas un pouvoir qui ne voit pas, c’est un pouvoir qui sait et qui choisit. Ce n’est pas un défaut de perception, c’est un choix. Dire qu’un gouvernement est « fou » dépolitise aussi : il n’a plus à répondre de ses choix, alors qu’ils ont des intérêts, des calculs, des responsables. Les bons mots existent : un gouvernement qui nie, justifie. Une police qui couvre, ne rend pas de comptes. Une politique cynique, délibérée, brutale. Ils sont plus précis, plus accusateurs et ils ne nous insultent pas au passage.
En revanche, « debout » est présenté comme un compliment. Être debout, c’est tenir, résister, ne pas plier : la valeur morale, la légitimité se mesurent à la verticalité. Celleux qui sont couchéEs, assisEs, immobiles deviennent suspectEs de passivité, placéEs hors de la figure que l’on admire. Dire « la jeunesse debout », c’est valoriser un type de corps en même temps qu’une cause. Une jeunesse mobilisée, en lutte, ne conviendrait-il pas mieux ?
A lire également : Faire taire le validisme, un mot à la fois par Laetitia Rebord, Sexpair
Être là, c’est s’exposer
Pour être légitime dans les mouvements, il faut être là : au blocage à 7h, en tête de cortège, aux « actes » qui s’enchaînent. Ce n’est pas que le reste soit ignoré mais il est annexe. L’important revient presque toujours à la présence sur le terrain, mais un terrain qui ne nous est pas accessible. On soutient celleux qui vont dans les manifestations mais nous espérons que les autres formes de luttes seront valorisées. L’engagement compte aussi quand il prolonge la rue : cuisines collectives, rédactions de contenus, gardes d’enfants etc.
Car cette présence a un prix qui n’est pas le même pour toustes. Ce prix varie selon le corps, mais aussi selon la couleur de peau et le quartier : les jeunes raciséEs des quartiers populaires, déjà plus contrôléEs au quotidien, sont les premières cibles de la répression.
Nous connaissons ces violences : perte d’un œil à, mains arrachées etc.. Personne ne devrait avoir à prendre de tels risques pour revendiquer ses droits mais il y a celleux qui ne peuvent pas prendre ces risques, parce que leur corps ne le supporterait pas. Et ces absences ne sont pas par désintérêt. Iels sont tenuEs à distance par un mouvement et une répression qui mesurent l’engagement à la capacité physique et psychique.
La peur du handicap comme outil de gouvernement
Il y a une autre raison pour laquelle ces violences nous concernent et nous indignent : elles jouent sur la peur du handicap. Éborgner, arracher une main, si ce n’est tuer, c’est produire des handicaps visibles, durables, et chaque image de personne mutilée envoie un message à celleux qui hésitent à venir : voilà ce qui peut vous arriver. Que ce soit un calcul ou non, l’effet est une dissuasion, et Amnesty range la répression de la jeunesse qui proteste parmi les signes de pratiques autoritaires, celles qui font taire la dissidence.
Cette peur fonctionne également parce que la société est d’accord sur une chose : le handicap serait le pire sort qui soit. C’est la formule « plutôt mourir que d’être handicapé » à laquelle Charlotte Puiseux et Chiara Kahn répondent avec leur essai « Plutôt vivre ». Cette stratégie de la peur est donc validiste dans son principe. Et nous devons nous en méfier jusque dans nos propres images : quand nous montrons les mutiléEs comme la preuve du pire, comme des vies ruinées, nous confirmons la prémisse de ce que le pouvoir exploite. On peut dénoncer cette violence sans dire que vivre avec un œil en moins ou une main en moins est une fin du monde.
La même logique s’applique aux masques. Des arrêtés préfectoraux ont interdit casques, lunettes et masques filtrants en manifestation ; le Conseil d’État a jugé le 15 octobre 2026 que la simple violation de cette interdiction n’est punie que d’une contravention de 150 euros au plus. Les infractions de dissimulation du visage sont plus lourdes (1 500 euros d’amende, avec une exception pour « motif légitime », et un an de prison et 15 000 euros pour le délit), mais elles supposent l’intention de se cacher pour participer à des troubles sans être identifié. Un masque sanitaire ne devrait donc pas en relever. Mais ce « devrait » est apprécié par un policier sur le moment, puis par un juge après coup, et le motif légitime se juge au cas par cas. Pour les personnes immunodéprimées mais également pour toute personne consciente de l’autodéfense sanitaire, le masque est une protection de sois et de saon prochainE. La menace et l’incertitude dues à la répression de porter un FFP2 suffisent à dissuader, et mettre devant un choix : la santé ou la présence, ne serait-ce que pour sortir.
A lire également l’article du CLHEE : Le mouvement lycéen et la création de handicap comme arme de répression des luttes
Ce que les luttes antivalidistes apportent aux mouvements
Les luttes antivalidistes ont des pratiques concrètes à proposer.
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Le crip time
- Un mouvement peut prévoir qu’on s’absente, qu’on reprenne, qu’on ne réponde pas à tout. Celleux qui ne suivent pas ne sont pas en retard : c’est le rythme qui est intenable. Lire notre traduction : https://lesdevalideuses.org/6faconsdevoirlecriptime/
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Le care comme pratique collective
- Prendre soin n’est pas une corvée. C’est un travail politique, qui se partage et se reconnaît au même titre que tenir un blocus. Il permet de tenir sur le long. Et il ne range personne dans le rôle de celleux qu’on aide.
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L’accessibilité comme méthode
- Se demander dès le départ comment toustes peuvent participer, et surtout celleux que l’on exclut d’habitude. Des lieux de réunion accessibles, des comptes rendus écrits, une visio ou un enregistrement pour celleux qui ne peuvent pas venir, des binômes en cortège, un point de repli au calme. Ce n’est pas un supplément pour « inclure » : c’est ce qui rend un mouvement plus large et plus solide.
Retrouver nos Guides Accessibilité :
- Se demander dès le départ comment toustes peuvent participer, et surtout celleux que l’on exclut d’habitude. Des lieux de réunion accessibles, des comptes rendus écrits, une visio ou un enregistrement pour celleux qui ne peuvent pas venir, des binômes en cortège, un point de repli au calme. Ce n’est pas un supplément pour « inclure » : c’est ce qui rend un mouvement plus large et plus solide.
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Le refus du productivisme militant
- La réactivité permanente, les communiqués en série, l’épuisement comme preuve d’engagement abîment.
Un mouvement qui ne tient pas le handicap pour le pire est plus difficile à intimider. La peur du handicap est une arme parce que beaucoup la partagent. La désamorcer, c’est priver la répression d’une partie de son effet. Refuser le stigmate, c’est cesser de faire de nos corps une insulte.
Le mouvement en sera plus fort, et plus juste.
Retrouvez notre tribune sur notre blog Mediapart en soutien au mouvement lycéen.
Sources :
- Franceinfo, enquêtes IGPN après le 17 octobre
- Franceinfo, Lens
- Le Petit Journal (AFP), mineurs blessés
- Amnesty France, communiqué sur l’usage disproportionné de la force
- Légifrance, Conseil d’État 15/10/2026, n° 520381
- Actu-Juridique, réserves du Conseil d’Étatma
- Plutôt vivre , Comprendre le validisme et valoriser une culture crip de Chiara Kahn et Charlotte Puiseux, édition Le Cavalier Bleu, 2025
