Des mots qui font du handicap une insulte
« La jeunesse debout. » « Un gouvernement sourd. »
On comprend ce que ces phrases veulent dire.
Mais ces images ont un coût.
Et ce sont nos corps qui le paient.
Une métaphore est une image : on dit une chose pour en faire comprendre une autre.
Quand on dit « un gouvernement aveugle » ou « un gouvernement sourd », on utilise le handicap pour parler d’une faute.
« Aveugle » veut dire : qui s’en fiche.
« Sourd » veut dire : qui méprise.
Un trait de nos corps devient une marque qui discrédite. On appelle ça un stigmate.
Dire d’un pouvoir qu’il n’écoute pas, c’est décrire ce qu’il fait.
Dire qu’il est sourd, c’est faire d’un corps une insulte.
Le mot « fou » fait la même chose
Il le fait avec la santé mentale. On entend par exemple :
- les « dingueries » d’un gouvernement,
- une répression « délirante »,
- une presse prise d’« hystérie »,
- un chef d’État accusé de « schizophrénie ».
Ces mots font de la maladie psychique le signe de l’irrationnel et du danger.
Ils renforcent l’idée que les personnes folles ou psychiatrisées sont imprévisibles et violentes.
On appelle ça le sanisme : la discrimination contre les personnes considérées comme folles ou malades psychiques.
Ces mots effacent des personnes réelles
Ces images oublient les corps qu’elles empruntent. En manifestation :
- Une personne malvoyante ne voit pas forcément venir une charge de police.
- Une personne sourde n’entend peut-être pas les ordres de la police
- Une personne en fauteuil ne peut pas fuir un mouvement de foule.
- Une personne autiste peut être sidérée par le bruit et la foule.
Ces risques sont réels.
Celles et ceux qui lancent ces formules y pensent rarement.
Dire « gouvernement aveugle » dans un cortège sans aucun dispositif pour les malvoyantEs, c’est utiliser la cécité comme une insulte.
Et c’est laisser les personnes concernées se débrouiller seules face aux mouvements de foule.
Ces mots sont aussi faux
Ces adjectifs se trompent souvent sur la politique.
Ce que les militantEs dénoncent n’est pas un pouvoir qui ne voit pas.
C’est un pouvoir qui sait et qui choisit.
Ce n’est pas un défaut de perception. C’est un choix.
Dire qu’un gouvernement est « fou » fait oublier que ce sont des décisions politiques.
Une décision a des intérêts et des responsables.
Des mots justes existent :
- un gouvernement qui nie, qui justifie ;
- une police qui couvre, qui ne rend pas de comptes ;
- une politique cynique, délibérée, brutale.
Ils sont plus précis. Ils accusent mieux.
Et ils ne nous insultent pas.
« Debout » : un compliment qui exclut
« Debout » est présenté comme un compliment.
Être debout, c’est tenir, résister, ne pas plier.
La valeur morale, la légitimité se mesurent à la verticalité.
Celles et ceux qui sont couchéEs, assisEs, immobiles semblent dans la passivité ou vaincuEs.
Ils sont mis hors de la figure que l’on admire.
Dire « la jeunesse debout », c’est valoriser un type de corps en même temps qu’une cause.
Et si on disait plutôt : une jeunesse mobilisée, en lutte ?
Pour compter dans la lutte, il faut être là
Pour être reconnuE dans les mouvements, il faut être là :
- au blocage à 7h,
- en tête de cortège,
- dans toutes les journées de mobilisation
Le reste n’est pas ignoré. Mais il passe après.
Ce qui compte, c’est presque toujours d’être sur le terrain.
Mais ce terrain ne nous est pas accessible.
On soutient celles et ceux qui vont en manifestation.
Mais nous espérons que les autres formes de lutte seront valorisées.
L’engagement est important aussi quand il prolonge la rue :
- cuisines collectives,
- rédaction d’articles,
- gardes d’enfants, etc.
Être là, c’est s’exposer
Être là a un prix.
Ce prix n’est pas le même pour toutes et tous.
Il change selon le corps.
Mais aussi selon la couleur de peau et le quartier.
La police contrôle déjà davantage, au quotidien, les jeunes des quartiers populaires qui subissent le racisme.
Ce sont les premières cibles de la répression.
Nous connaissons ces violences : des jeunes ont perdu un œil ou eu la main arrachée, à Mulhouse, à Saint-Étienne et à Lens.
Personne ne devrait prendre de tels risques pour revendiquer ses droits.
Mais certaines personnes ne peuvent pas prendre ces risques, parce que leur corps ne le supporterait pas.
Ces absences ne viennent pas d’un manque d’intérêt.
Ces personnes sont tenues à distance par un mouvement et par une répression qui mesurent l’engagement à la capacité physique et psychique.
La peur du handicap, un outil de gouvernement
Ces violences nous concernent et nous révoltent pour une autre raison : elles jouent sur la peur du handicap.
Éborgner, arracher une main, c’est produire des handicaps visibles et durables.
Chaque image d’une personne mutiléE envoie un message aux personnes qui hésitent à venir : « voilà ce qui peut vous arriver ».
Que ce soit calculé ou non, l’effet est le même : décourager.
Amnesty est une organisation de défense des droits humains. Elle range la répression de la jeunesse en France parmi les signes de pratiques
autoritaires.
Pourquoi cette peur fonctionne
Elle fonctionne parce que la société est d’accord sur une chose : le handicap serait le pire dans la vie.
On entend : « plutôt mourir que d’être handicapé ».
Charlotte Puiseux et Chiara Kahn répondent avec leur essai Plutôt vivre.
Jouer sur cette peur est validiste.
On peut dénoncer cette violence sans dire que vivre avec un œil ou une main en moins est la fin du monde.
Les masques : la même logique
Des représentants de l’État ont interdit casques, lunettes et masques filtrants en manifestation.
Le Conseil d’État a jugé le 15 octobre 2026 que ne pas respecter cette interdiction est puni d’une contravention de 150 euros au plus.
Cacher son visage est puni plus lourdement : 1 500 euros d’amende (sauf « motif légitime »), et un an de prison et 15 000 euros pour le délit.
Mais il faut avoir voulu se cacher pour participer à des troubles sans être identifiéE.
Un masque sanitaire ne devrait donc pas être concerné.
Mais ce « devrait » est décidé par la police sur le moment, puis par unE juge.
Et le motif légitime se décide au cas par cas.
Pour les personnes immunodéprimées (dont le corps se défend mal contre les infections), le masque est une protection.
C’est vrai aussi pour toute personne pensant à l’autodéfense sanitaire.
Le masque protège soi et les autres.
La menace d’une sanction et l’incertitude suffisent à décourager de porter un masque qui protège.
Il faut alors choisir : sa santé ou sa présence.
Les luttes antivalidistes ont des pratiques concrètes à proposer
Le crip time
Un mouvement peut prévoir qu’on s’absente, qu’on reprenne, qu’on ne réponde pas à tout.
Les personnes qui ne suivent pas ne sont pas en retard : c’est le rythme qui est intenable.
Le care : prendre soin des autres
Prendre soin est important
Il permet de lutter plus longtemps
L’accessibilité
Se demander comment tout le monde peut participer.
Par exemple : des lieux de réunion accessibles, des comptes rendus écrits, une visio ou un enregistrement pour les personnes qui ne peuvent pas venir, des binômes en cortège, un point de repli au calme.
Ce n’est pas un supplément pour « inclure ». C’est ce qui rend un mouvement plus large et plus solide.
Le refus du productivisme militant
Vouloir toujours faire plus, plus vite. Répondre à tout, tout de suite. Écrire des communiqués. S’épuiser pour prouver son engagement.
Tout cela nous abîme.
À retenir
Le pouvoir utilise la peur du handicap pour décourager les gens de manifester.
Si nous n’avons plus peur du handicap, cette peur fonctionne moins bien.
Nous devons aussi arrêter les mots qui font du handicap une insulte.
On sera plus fort, et plus juste.
Retrouvez notre article de blog en soutien au mouvement lycéen.
Sources :
- Franceinfo, enquêtes IGPN après le 17 octobre
- Franceinfo, Lens
- Le Petit Journal (AFP), mineurs blessés
- Amnesty France, communiqué sur l’usage disproportionné de la force
- Légifrance, Conseil d’État 15/10/2026, n° 520381
- Actu-Juridique, réserves du Conseil d’Étatma
- Plutôt vivre , Comprendre le validisme et valoriser une culture crip de Chiara Kahn et Charlotte Puiseux, édition Le Cavalier Bleu, 2025



