Le nouveau formulaire MDPH est présenté comme une simplification. En réalité, il efface la parole des personnes handicapées : suppression de l’expression libre, langage déshumanisant, droits omis. Derrière la promesse de fluidité, c’est une logique d’abandon.

Consulter le nouveau formulaire.

La « simplification » du formulaire MDPH : un instrument d’effacement

Les MDPH (Maisons Départementales des Personnes Handicapées) sont censées être la clé de nos droits. Sans elles, pas de reconnaissance, pas d’aides, pas d’autonomie. Pourtant, le constat est brutal : après avoir recueilli 500 témoignages, 84 % d’entre nous estiment que tout est fait pour qu’on renonce à nos droits, et 70 % affirment que ces démarches ont dégradé leur santé mentale. Retrouvez notre tribune ici.

C’est dans ce climat de violence structurelle que le gouvernement impose un « nouveau formulaire simplifié ». On nous promet des procédures fluidifiées. Regardons ce qui disparaît vraiment.

Soyons clairEs : personne ne défend la bureaucratie. Nous sommes les premières victimes des délais interminables et des dossiers perdus. Mais la vraie simplification, ce n’est pas rogner des cases pour simuler une action. La vraie simplification, ce serait supprimer les délais, financer les postes manquants, garantir un accompagnement humain et nous informer de tous nos droits. Ce que ce nouveau formulaire ne fait pas.

Un test cynique dans l’urgence

Le nouveau formulaire est en expérimentation depuis mars 2026. La décision de le généraliser à toute la France tombera à l’automne 2026. L’ironie est cruelle : les MDPH mettent déjà des mois à traiter les dossiers actuels. Comment évaluer sérieusement un nouvel outil dans un système déjà engorgé ? Ce calendrier précipité révèle la priorité du gouvernement : aller vite, pas mieux évaluer nos besoins. Pendant ce temps, des personnes réelles servent de cobayes à une réforme bâclée, risquant de passer entre les mailles du filet.

Un langage qui déshumanise

L’ancien formulaire nous parlait : « Vous souhaitez ? », « Vous avez d’autres renseignements ? ». Il nous reconnaissait comme des sujets de droit. Le nouveau document nous traite comme des objets. La troisième personne a remplacé la première : « lieu où vit la personne », « si la personne perçoit des revenus ». C’est un paradoxe violent : on nous demande de livrer nos souffrances les plus intimes, nos besoins vitaux, mais on s’adresse à nous avec une froideur administrative qui nie notre existence. On ne nous interroge plus, on nous constate.

La suppression de l’expression libre : on nous vole notre expertise

C’est peut-être le point le plus grave. Dans l’ancien formulaire, l’espace d’expression libre nous permettait de raconter notre vie, nos fluctuations, nos combats quotidiens. Beaucoup d’entre nous y consacraient du temps et de l’énergie pour faire comprendre la réalité de leur handicap, palliant ainsi les carences de l’évaluation officielle. Ce nouvel outil écrase cette parole.

  • Vie pro et scolaire : exit la possibilité de détailler un parcours, d’expliquer un projet, ou de décrire les adaptations nécessaires. Une vie se résume désormais à une ligne.
  • Vie quotidienne : les listes à cocher, qui servaient de repères pour découvrir des droits ignorés, ont disparu.
  • Droits effacés : des aides essentielles ont été retirées du formulaire, comme l’accompagnement pour voter, pour prendre soin de sa santé, ou pour gérer son budget.

En réduisant l’espace dédié à notre récit, le message est clair : on ne veut pas entendre notre histoire, on veut des cases cochées. Pour des personnes déjà épuisées par des années de démarches, cette barrière invisible suffit souvent à les faire renoncer à décrire leurs besoins réels, et donc à renoncer à des droits qui leur appartiennent. On nous retire le peu de pouvoir que nous avions sur notre propre dossier.

Une accessibilité de façade : une violence de classe et raciste

On nous vend de l’accessibilité, mais c’est un leurre. Demander ses droits à la MDPH suppose déjà de maîtriser les codes administratifs, le français technique, le vocabulaire médico-social. Ces ressources sont inégalement distribuées. Elles dépendent de notre classe sociale, de notre origine, de notre accès à l’accompagnement. Pour les personnes racisées, allophones (personne parlant une autre langue que la langue officielle d’un territoire), ou celleux qui n’ont pas les capitaux culturels pour décrypter l’administration, cette « simplification » ne change rien. Pire : en supprimant les cases explicites et les listes de droits, le formulaire devient encore plus illisible pour celles et ceux qui en ont le plus besoin. Cette réforme trie. Elle facilite la vie de celles et ceux qui savent déjà naviguer dans le système, et elle abandonne les autres. C’est une violence sociale et raciste qui se cache derrière des mots doux.

Du droit au contrôle : un glissement dangereux

Une nouvelle formulation doit nous alerter : la catégorie « Le comportement et la sécurité ». Avant, on parlait d’« assurer sa sécurité » : c’était une aide à recevoir, une protection à garantir. Aujourd’hui, on fusionne sécurité et comportement. Le regard s’inverse : il ne s’agit plus seulement de nous protéger, mais d’évaluer si nous nous comportons de façon « acceptable ». Ce n’est plus le langage du droit, c’est celui du contrôle et de la normalisation. Une personne jugée « à problème » risque d’être vue comme une charge ou un danger, mettant en péril l’obtention de ses aides vitales.

Un retour en arrière idéologique

En réduisant l’espace d’expression libre, ce formulaire revient à une vision médicalisée du handicap, contraire à la loi de 2005 et à la Convention internationale des droits des personnes handicapées. La loi de 2005 affirmait que le handicap vient des barrières de la société, pas seulement de notre corps. Ce nouveau formulaire efface cette approche sociale pour nous réduire à des diagnostics et des cases à cocher.

L’ASU et la fin de vie : quand la mort devient plus accessible que les droits

Cette logique d’effacement ne s’arrête pas au formulaire. Elle s’inscrit dans un projet plus vaste de démantèlement de la protection sociale, notamment avec le projet d’Allocation de Solidarité Unifiée (ASU) qui vise à fusionner plusieurs aides (RSA, prime d’activité, aides au logement). Les alertes sont nombreuses : risque de baisse des ressources pour les plus pauvres, perte de spécificité des aides, absence de concertation. Pour nous, la question est cruciale : si demain on fusionne l’AAH et la PCH, est-ce que nos droits distincts seront transformés en un simple « minimum vital » ? [Pour comprendre les enjeux de l’ASU, lire le communiqué d’alerte du Collectif ALERTE.]

Ce contexte est indissociable de l’adoption de la loi sur l’aide à mourir en février 2026. On nous dit que cette loi ne nous concerne pas. C’est faux. Quand l’État rend l’accès aux droits impossible, qu’il nous isole et nous précarise, la mort peut apparaître comme la seule issue face à une existence rendue intenable. D’un côté, on supprime les cases pour dire nos besoins et vivre dignement. De l’autre, on facilite l’accès à la mort. Le résultat est systémique : une société qui rend la mort plus accessible que les droits. C’est la logique d’un système validiste qui considère nos vies comme un coût, pas comme une valeur.

Nous sommes des expertEs, pas des fraudeureuses

Contrairement à ce que les commissions MDPH nous font ressentir, nous ne sommes pas des fraudeureuses en puissance. Nous sommes les premièrEs expertEs de notre propre condition. Nous refusons que nos vies soient sacrifiées par des décisions politiques qui actent que nos existences valent moins que celles des valides.

Nous ne demandons pas la charité. Nous ne demandons pas la pitié. Nous demandons les moyens de vivre. Avant que quiconque ne nous parle de mourir.