Un peu de contexte

« Participez au premier escape game qui sensibilise de manière fun et innovante aux handicaps.»

On a un peu cru à une blague au début. C’est pourtant un événement bien réel, ici porté par les universités de Paris et qui a vocation à être exporté un peu partout. Le principe : des petits groupes de 6 personnes participent à un jeu de société grandeur nature, et en profitent pour découvrir des infos sur divers handicaps.

Il y a une partie de moi qui a vraiment envie d’applaudir toutes initiatives dont l’intention est de créer de l’acceptation, mais vraiment ça coince. On pourrait se contenter de hausser les épaules et se dire que c’est déjà bien que ça existe, un peu comme pour les numéros verts¹. Mais si j’ai décidé de vous en parler, c’est évidemment que je ne suis pas d’accord avec ce constat-là.

Nos handicaps ne sont pas un jeu

Ce type de « sensibilisation » n’est pas nouveau, et vous avez peut-être fait partie des enfants qui ont participé à des activités consistant à utiliser un fauteuil roulant pour se déplacer ou être privé d’un de ses sens pour vous mettre « à la place de ». C’est même devenu un thème récurrent sur Youtube, où des personnes vont jouer aux handicapées pendant 24h. La conclusion tourne toujours autour de la leçon d’humilité, avec une dose d’inspiration porn.

Ces vidéos mériteraient un article à elles seules, mais je m’arrêterai sur deux points. Premièrement, le fait de faire participer une personne handicapée ne rend pas nécessairement l’exercice moins validiste. Ensuite, la plupart des difficultés qu’expérimentent les vidéastes n’en sont pas pour les concernées². Elles permettent d’ignorer les vraies problématiques, plus difficiles à transformer en matériel comique.

Il semblerait que le seul moyen d’avoir l’attention de valides sur nos causes soit de les traiter comme des enfants, dont il faut maintenir l’attention à tout prix. De la même façon que les hommes n’ont pas envie qu’on leur parle harcèlement au travail, les valides ont rarement envie de se confronter à leur rapport au handicap. Alors on garde un ton léger, ludique, même si ça oblige à rester à la surface des choses. On parle de la difficulté du handicap en soi, mais pas de la difficulté d’être handicapée dans un monde validiste. Personne n’est remis devant ses responsabilités de façon frontale : on est là pour s’amuser, et se donner la sensation de devenir une meilleure personne.

Et en attendant…

… Des milliers d’étudiantes se battent avec leur administration pour avoir les aménagements dont elles ont besoin, tandis que le chômage et la précarité touchent plus durement encore les handies. Ce n’est pas fun, et ce n’est pas un Cluedo de 45 minutes qui va permettre d’inverser cette tendance.

Ce que cet exercice dit en substance, c’est que nous sommes tellement mis à l’écart que les gens ont besoin de faire des séminaires pour avoir une vague idées des difficultés que nous traversons ou de comment interagir avec nous. Et probablement que chez certaines l’intention est sincère, et l’envie d’aider réelle. Mais je ne peux m’empêcher de voir là une tentative de se donner (et d’afficher) bonne conscience à moindre frais et à nouveau de façon totalement dépolitisée.

A qui le bénéfice réel ?

Si l’idée est de contribuer à notre bien-être, L’État, les entreprises et universités pourraient déjà commencer par respecter les lois en vigueur. La loi handicap de 2005, ou la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées par exemple.

Cette année encore, la France a été épinglée par l’ONU, pour les très faibles avancées effectuées sur le sujet : que ce soit en termes d’accessibilité, de discriminations systémiques ou encore d’institutionnalisation. Pour reprendre les termes du comité, il semblerait que la France connaisse des “ conflits d’intérêts entre les organisations représentatives de personnes handicapées et les associations gestionnaires d’établissements », permettant à celles-ci « d’avoir une influence prépondérante sur la politique handicap ».

Là on parle d’associations comme l’APF et l’UNAPEI, qui depuis des années ont servi de caution aux gouvernements successifs tout en étant gestionnaires d’établissements. Dur d’encourager l’autonomie et le respect d’une communauté, si sa mise à l’écart est votre fond de commerce. On est alors pas vraiment surprises de les retrouver à la tête d’initiatives pansements comme cet escape game, qui bien sûr est déductible de la contribution Agefiph³, qui sanctionne les entreprises aux pratiques discriminatoires envers les personnes handicapées.

Conclusion

Il est grand temps de mettre un gros coup de balai dans toutes ces structures qui font leur business en prétendant défendre nos droits. En tête, L’APF, l’Unapei, ou l’AFM Téléthon ainsi que toutes les entreprises privées qui gravitent autour. Il est temps qu’on mette la barre un peu plus haut que simplement le fait de nous reconnaître en tant qu’être humains. Que chacune prenne ses responsabilités quant à son validisme propre. Si vous voulez contribuer : rendez vos espaces (sociaux ou physiques) accessibles, considérez cela comme une norme, pas un service ou une bonne action.

 

J’avais aussi envie de conclure en envoyant des pensées et du courage à toutes celles qui débutent cette rentrée avec un handicap.

Des pensées à celles qui devront trouver seules les solutions pour jongler entre RDV médicaux, hospitalisations et études, ainsi qu’à celles qui devront jongler avec leur psychose ou leur anxiété. Des pensées pour celles qui s’épuiseront à lire sur les lèvres de leurs profs, ou qui se verront refuser des aménagements perçus comme des “traitements de faveur ». Des pensées pour celles qui finiront leur journées rincées, à force de lutter contre les douleurs chroniques ou la surcharge sensorielle.

Et enfin des pensées pour celles qui ont dû arrêter leurs études, ou qui n’ont jamais pu les commencer pour préserver leur santé ou faute d’accessibilité. Vous êtes loin d’être seul·es, on pense fort à vous toustes.

 

Harriet,

(article écrit au féminin générique)

 

 

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¹ Référence aux nombreux numéros verts mis en place par le gouvernement Macron pour répondre à chaque nouvelle crise, soit une solution dont l’efficacité est discutable mais qui permet de donner le sentiment d’avoir agis.

² A ce titre l’excellent article d’Elena Chamarro : Dépolitisation et regard valido-centré : les mises en situation.

³ La contribution Agefiph est due par les entreprises privées de 20 salariés et plus dont le taux d’emploi de personnes handicapées est inférieur à 6%.