Peut-être le savez-vous déjà, et dans ce cas, ce ne sera qu’un rappel historique mais le collectif les Dévalideuses est né à la suite d’un constat : celui de voir que les luttes, notamment féministes, malgré quelques vœux pieux, persistaient à exclure les personnes handicapées de leurs rangs.

Depuis on a fait notre petit bout de chemin. On a creusé nos sillons nous-mêmes, grâce aux réseaux sociaux et la France qui apprenait à vivre confinée. Quand la plupart découvrait ce qu’est de vivre avec l’isolement imposé, la restriction de ses activités, on avait quelques années de pratique d’avance. Le rythme s’est ralenti et parce que l’humain est bien foutu, il s’est adapté.

Travailler à distance est devenu le quotidien de beaucoup, et dans notre cas, une aubaine. Les aménagements dont nous aurions eu besoin pour participer plus pleinement à une vie scolaire, sociale ou militante devenaient soudainement accessibles. Ils nous ont notamment permis de participer à de nombreuses conférences, tables rondes, et de faire des rencontres qu’il nous aurait été impossible de faire autrement.

Mais aussi pratique que cela ait put l’être, comme tout le monde, on avait quand même très hâte de retrouver du contact humain, d’avoir des interactions en relief, bref de faire des trucs « en vrai ».

 

La douche froide.

Notre collectif est encore jeune, et s’est majoritairement construit pendant la pandémie, on avait donc hâte de pouvoir aussi aller sur le terrain, participer à des événements, faire des rencontres et lier nos expertises à celles d’autres militantes. En effet, si on n’a pas la possibilité d’être sur tous les fronts, cela ne nous empêche pas d’avoir la volonté de soutenir d’autres causes et d’être soutenues. Ce type de lien se construit aussi dans les marges, dans les discussions informelles, qui sont beaucoup plus difficiles à reproduire en virtuel. Aussi, c’est avec joie qu’on a reçu les premières invitations à des événements.

Premier constat, on avait oublié à quel point la France demeure très Paris-centrée, et qu’il semble parfois évident que tout le monde y vit. Je profite donc de cet article pour faire une mise à jour, non, les Dévalideuses ne sont pas un collectif parisien (on est partout !).

Second constat (qui est un peu l’objet de cet article) l’anti-validisme sur le papier, ok. Avoir une démarche inclusive quand on s’est construit dans un environnement validiste, ça ne va pas de soi. Ça demande de s’éduquer sur la question, de déconstruire certaines habitudes, et d’être attentif aux besoins d’autrui. Avoir une démarche inclusive, c’est par exemple prévoir en amont (avant de nous inviter notamment) le maximum d’accessibilité pour toutes, et non pas improviser en fonction des personnes présentes et de leur spécificité.

 

Nos besoins ne sont pas des faveurs.

L’improvisation est un concept qui s’accorde très mal avec le handicap. Prévoir un trajet (surtout si ça inclut la SNCF) ou un logement inclut une charge mentale difficilement inimaginable pour une valide. À cela, s’ajoute souvent le fait de devoir vérifier auprès des organisatrices l’accessibilité d’un événement, avec souvent une dose de patience non négligeable face aux réponses floues, qui, il faut le dire, respire parfois une bonne dose de paresse.

Quand on exige que les interventions soient traduites et signées, quand on cherche à s’assurer que l’accessibilité PMR va plus loin que la porte d’entrée, quand on tient à connaître le protocole covid mis en place, notre venue devient souvent trop compliquée. Alors on propose des alternatives, on réfléchit à des solutions sans se compromettre sur l’essentiel. À nouveau, on laisse peser la charge de l’accessibilité sur les concernées uniquement.

Pour préserver notre santé ou parce qu’on refuse de parler anti-validisme dans les lieux excluant ou mettant en danger les nôtres, l’unique solution a souvent été de laisser tomber. Tant pis pour le gâchis immense d’énergie, le travail de pédagogie à nos frais. Même les messages d’excuses usent de doux euphémisme. C’est toujours « dommage que nous ne puissions pas venir » mais rarement « désolée, c’est plus confortable de faire sans vous ».

 

La société n’est pas prête, et le monde militant non plus.

Il ne serait venu à personne l’idée d’organiser un événement dans un lieu sans eau courante ni électricité. L’accessibilité devrait être sur le même plan. Tant que celle-ci sera considérée comme une faveur, et le fait de nous inviter comme une bonne action, on restera dans une logique oppressive qui ne dit pas son nom. Tant que la sacro-sainte liberté individuelle sera mise au-dessus de la santé communautaire, on laissera de côté le plus fragile, ignorant sciemment la rhétorique eugéniste sous-jacente.

Nous ne sommes pas simplement une variation qu’il est bon ton d’ajouter pour « la diversité ». Nous avons des choses à dire, des perspectives à apporter depuis notre place dans cette société. Les réflexions sur l’anti-validisme ne sont pas uniquement la question des droits des personnes handicapées. Elles interrogent notre rapport au capitalisme, aux normes de genre, au temps, à l’autorité… Comme chaque minorité, la spécificité de notre lien au monde permet de comprendre un peu mieux celui dans lequel on vit.

On aurait pu penser qu’après deux années de pandémie, des leçons auraient été tirées. La santé physique ou psychique ne peut pas reposer sur les individus seules. En particulier quand le modèle de société choisi est à l’origine des dérèglements. C’est ce mode de pensée qui nous a amenés à la situation sanitaire que l’on connaît aujourd’hui, et qui nous exclut, nous, malades et handicapées.

Le militantisme des minorités parmi les minorités reste bloqué dans cette éternelle boucle. Pour être prise en compte, il faut être visible, mais le fait de n’être jamais prises en compte nous invisibilise constamment. Malheureusement, chercher seules la réponse à ce paradoxe est inutile, on a besoin du soutien de toutes, pas seulement quand c’est valorisant pour l’ego et que ça reste confortable. En fait, on en a besoin surtout quand ce n’est pas le cas, rdv au 8 mars donc.

 

Harriet,

* Texte rédigé au féminin générique.