C’est quoi ?

Kimberlé Crenshaw, professeure de droit à l’Université de Californie de Los Angeles (UCLA) et à l’université de Columbia, décrit pour la première fois le concept d’intersectionnalité dans son ouvrage publié en 1989 : «Demarginalizing the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics». A l’intérieur, elle interroge la façon dont les luttes féministes portées par les femmes blanches ont eu tendance à ignorer la question du racisme tandis que les luttes antiracistes ont eu tendance à éluder la question du genre.

Dans les deux cas, sous le vernis de l’universalité, ces luttes ont pris la forme d’un monobloc défini par l’expérience de la majorité visible. Les problématiques des femmes noires, qui prennent leurs racines dans ces deux formes d’oppressions, se sont retrouvées sans porte-parole ; contraintes de choisir entre une lutte ou une autre. Pour Crenshaw, la principale conséquence de cette situation fut leur absence des débats politiques. De fait, les lois américaines n’ont pas pu prendre en compte le vécu de ces femmes et les protéger. Aux États-Unis, le mouvement Black Feminism permettra à celles-ci de faire entendre leur voix, et de produire un discours et des analyses sur leur réalité.

Les sciences sociales ont permis depuis longtemps d’établir la façon dont les oppressions se cumulent et influencent la vie des concernées. L’apport des écrits et des témoignages, désormais à notre portée, permettent d’apprécier la façon dont ces oppressions forgent les identités. En France, s’il n’existe pour l’heure pas de mouvement de la même ampleur, de nombreuses voix de chercheuses, écrivaines, poétesses, réalisatrices ou artistes donnent aux luttes antiracistes ou féministes le relief qui leur manquait.

Le terme intersectionnalité est aujourd’hui utilisé plus largement pour inclure tous les croisements possibles des luttes et ceci, dans la perspective de bénéficier au plus grand nombre. Pour prendre un exemple complètement au hasard, c’est le croisement des problématiques entre sexisme et validisme qui a fait naître les Dévalideuses.

 

Pourquoi en a-t-on besoin ?

L’intersectionnalité, souvent appliquée au féminisme, est un moyen de questionner les rapports de pouvoir au sein d’un mouvement qui se veut représenter toutes les femmes. Dans les écrits, les interventions publiques ou même la pop culture, il y a une prédominance de la représentation des féministes blanches, cis, valides, hétéros, de classe moyenne supérieure. L’intersectionnalité, c’est le reconnaître, par exemple, et se dire que ce serait bien d’être un peu plus divers. C’est faire de la place à la critique au sein de ses rangs, ainsi qu’aux récits moins euro- ou hétéro-centrés. C’est participer activement à enrayer les phénomènes d’entre-soi. C’est aussi, et peut-être le plus important, un moyen de créer des espaces accueillants et sécurisants pour toutes celles et ceux qui en ont besoin.

Depuis quelques années déjà, cette idée a fait son chemin. Il est de plus en plus admis qu’une même personne puisse faire l’expérience de multiples oppressions, qui vont toutes influencer son parcours de vie. Il est d’ailleurs parfois difficile pour les personnes touchées de savoir quelle partie de leur personne fait l’objet d’une discrimination à un moment T, pour la simple raison qu’il s’agit le plus souvent d’un croisement de plusieurs facteurs.

L’observation de phénomènes à la croisée de plusieurs oppressions a aussi permis de mettre en lumière des dynamiques plus complexes, d’établir des ponts entre les communautés et ainsi de créer de l’entraide. On peut prendre pour exemple les nombreuses convergences de luttes entre militantes LGBTQ et antiracistes, ou la façon dont les lectures anti-validistes entrent souvent en collision avec une critique du capitalisme.

Certain·es voient dans le concept d’intersectionnalité une manière de valoriser à outrance les particularités des individus, et ainsi d’opérer un phénomène de division dans un groupe qui aurait tout intérêt à montrer un visage uni. Il me paraît pourtant absurde de devoir favoriser une lutte en défaveur d’une autre, quand c’est au final l’autonomie et le respect de nos droits sur tous les plans que l’on recherche.

 

Mais alors, pourquoi ça coince ? 

L’union dans les luttes, sans laisser personne à la marge, est une idée séduisante avec laquelle il est difficile d’être en désaccord si l’on aspire à plus de justice sociale. Pourtant, si les lignes commencent à bouger et que les représentations se font plus diverses, l’évolution reste, en France, lente.

Je ne me suis pas présentée jusque-là, mais c’est la partie storytelling sociologique de l’article. Je m’appelle Harriet et je suis ce qu’on appelle pompeusement une transfuge de classe. C’est-à-dire que j’ai un peu modifié les pronostics et les déterminismes sociaux qui sont associés à mon genre, mon origine, ma classe, mon orientation sexuelle ou mon état de santé. Comme d’autres dans mon cas, j’ai adopté les pratiques et les habitudes culturelles de mes cercles sociaux. Puis, je me suis faite à l’idée d’être entourée de gens qui ne me ressemblent pas.

Pour arriver au même point que mon entourage, je fais souvent face à des difficultés qu’iels ont moins de chances de connaître (ou en moins grand nombre) : précarité, abus, violences, etc. Malgré cela, je me considère comme chanceuse d’avoir des outils à ma disposition pour faire preuve de résilience. Cela n’enlève rien au fait que c’est parfois épuisant, frustrant ou décourageant. Et c’est à la fois ce qui peut nous pousser au militantisme, mais parfois aussi ce qui nous empêche d’avoir l’énergie ou le temps d’y songer.

Une des conséquence est souvent le découragement de celles et ceux qui sont incapables de régularité pour diverses raisons : enfant à charge, maladie, job précaires. En effet, on juge souvent l’implication des personnes dans une lutte au temps qu’elles y consacrent, en ignorant les paramètres développés plus haut. Les processus de prises de décisions peuvent aussi participer à l’inéquité, comme les votes à la majorité qui désavantage les personnes moins représentées au sein d’un groupe.

Quand en 2020, Aïssa Maïga compte le nombre de noir·es dans la salle remplie à l’occasion de la 45ème cérémonie des Césars, je partage sa colère à elle, et leur gêne à eux, tellement l’illustration d’un problème systémique est criante.

Aïssa peut le faire, parce que sa carrière et sa reconnaissance le lui permettent. Il est pour autant très probable que cela ait eu des conséquences néfastes sur sa carrière ou sur son bien-être. Le militantisme est une activité qui peut coûter, et le prix n’est pas le même selon d’où vous (re)venez. La violence des polémiques qui ont accompagné l’engagement en faveur des étudiantes de la porte-parole de l’UNEF, Maryam Pougetoux, est à ce titre un bon exemple.

 

Débuts de pistes pour y remédier

Enjoindre les personnes marginalisées à prendre plus de place, à s’exposer et s’exprimer davantage, en oubliant cet aspect, c’est faire preuve de naïveté. Cela peut d’ailleurs parfois menacer la sécurité des intéressées. Il est nécessaire d’accompagner cette démarche par la mise en place, en amont, de systèmes de protection et de care, qui s’avèrent d’ailleurs souvent utiles à l’ensemble du groupe.

Il ne suffit pas de dire « venez, on vous a laissé une place » pour éradiquer une vie d’invisibilisation. C’est le principe même de l’intersectionnalité que de vouloir créer des espaces ouverts à toutes celles et ceux qui ont été mis de côté par les luttes : parce qu’iels ne remplissaient pas les cases, ou pas comme il fallait. Cela demande un peu plus qu’un effort de volonté. De la même manière, on ne peut pas s’interroger sur le manque de diversité dans ses rangs sans analyser ses propres comportements, tout comme son silence face aux comportements problématiques d’autrui, ou encore, ses modes de recrutement.

C’est souvent une volonté de justice qui pousse les gens vers le militantisme, et c’est parfois une désillusion cruelle de voir se jouer – à l’intérieur de ces groupes – les mêmes dynamiques oppressives ou de silenciation qu’ailleurs. C’est pourquoi il est nécessaire d’en revenir au basique : prendre du recul et écouter les concernées.

Le soutien et les encouragements sont primordiaux, qu’ils passent par la parole ou par des actions plus concrètes (toujours avec le consentement des concernées). Ce n’est pas offrir un traitement de faveur que d’adapter les débit de parole en réunions aux non-francophones, ou la luminosité aux photo-sensibles, c’est juste n’exclure personne.

 

Pour celles et ceux qui hésitent encore

Enfin, pour celles et ceux qui hésitent encore, parce qu’elles se reconnaissent de près ou de loin dans les difficultés évoquées ici : et bien… je comprends. C’est chiant d’être la caution racisée, ou handie ou queer d’un groupe (ou les trois à la fois !). C’est chiant de devoir faire de la pédagogie dans un espace ou vous pensiez avoir enfin la paix. Mais il y a aussi plein de fois où ce ne sera pas nécessaire, où les personnes autour de vous seront sincèrement curieuses d’apprendre et de faire preuve de bienveillance. Il est aussi possible que ça vous permette de vous entourer d’alliées de taille, d’en devenir une pour d’autres et de développer un réseau de soutien fabuleux. C’est aussi ok d’avancer en solitaire, de tâtonner, de se tromper. Ce n’est pas nécessairement moins impactant.  

À propos de légitimité…

…ou du syndrome de l’impostrice, de ne pas savoir assez, de ne pas être assez. Je sais, c’est compliqué à gérer. Je suis une femme noire, handicapée et queer. Littéralement, toute mon éducation et ma sociabilisation m’ont appris une chose : me faire oublier. C’est difficile de revenir de ce genre de mécanismes et, en même temps, ça fait un bien fou de ne plus se taire.

Parfois, ça aide de s’inspirer de gens qui nous ressemblent, d’écouter leur parcours et leur récit (tu vois peut-être où je veux en venir ?). Ça ne veut pas dire qu’on deviendra des oratrices du tonnerre à la première prise de parole, et ça n’est pas grave. Il n’est pas toujours nécessaire de parler comme des universitaires pour faire passer un message.

On a besoin d’entendre les histoires à la marge autant que les autres. On a besoin d’entendre d’autres sons de cloche, car ils permettent de se déconstruire ou de se sentir moins seules. On a besoin, collectivement, d’une plus grande diversité des paroles : à toutes les échelles, dans tous les milieux, même si nos éducations nous ont poussées à penser les nôtres comme insignifiantes.

C’est un sentiment agréable de faire entendre sa voix, et d’être écoutée. Ça fait du bien de se dire qu’à son niveau, on contribue à répondre aux besoins que seules les concernées connaissent. C’est gratifiant de se dire que les gens qui nous ressemblent n’auront pas à vivre ce qu’on a vécu et qu’on y est pour quelque chose : parfois simplement parce qu’on a pris le risque d’exister dans l’espace public. J’utilise le mot risque à dessein, pas pour faire peur, simplement parce ce n’est pas anodin. C’est d’ailleurs exactement pour cette raison que c’est une nécessité.

 

Merci à celleux qui ont ouvert la voie, et à celleux qui la poursuivent, peu importe à quelle échelle.

 

Harriet de G.