Il y a quelques années, alors que j’étais encore un être jeune, impressionnable, j’ai été auxiliaire de vie. Lors d’une de mes missions je suis tombée sur un homme, appelons le Jean-Charles, la soixantaine, blanc.

Alors que je réchauffais les pâtes de Jean-Charles, celui-ci m’a demandé à de multiples reprises si je m’étais bien lavé les mains, et j’ai dû le refaire devant lui pour le rassurer. Pour engager la conversation, il a voulu que je lui parle des plats exotiques que je savais faire, je lui ai parlé de tartiflette et de Mont d’or mais je crois que ce n’était pas la réponse qu’il attendait. Plus tard, il m’a félicitée quant au fait que je n’avais pas d’accent avant de me demander depuis combien de temps j’étais en France.

Bref, au cas où vous n’auriez pas encore saisi, Jean-Charles était raciste. Jean-Charles était physiquement dépendant de femmes comme moi, souvent racisées, peu diplômées, et ça ne l’empêchait pas de leur faire comprendre que c’était lui le dominant. Parce que c’était mon travail, parce qu’il avait besoin de moi, je n’ai pas planté Jean-Charles. Je l’ai laissé balancer des énormités sur les noires et les arabes à son service, et j’ai ravalé ma salive.

Quand je raconte cette histoire, les gens sont souvent surpris par le fait que Jean était tétraplégique. Après tout, qui mieux qu’un handicapé pour comprendre l’exclusion, la ségrégation ou les discriminations ? Ce n’est pas totalement faux, mais ce n’est pas totalement vrai non plus.

 

Points historiques et analogies.

Il est assez commun dans les écrits et les milieux militants handis de comparer racisme et validisme pour tenter de donner un repère plus parlant à leur combat. Cette analogie permettait de mettre en lumière le caractère systémique des oppressions que subissent les personnes handicapées, là où elles étaient auparavant présentées comme une somme de situations individuelles et de tragédies personnelles. Aux États-Unis, ce parallèle se retrouve même dans Americans with Disabilities Act, un texte fondateur pour les droits des personnes handicapées, basé sur le Civil Rights Act.

L’injustice raciale est une oppression qui, par son histoire (esclavage, ségrégation, violences policières, etc.), est riche d’image et de symbolique. La fierté noire, qui est venue répondre au processus de déshumanisation constante des populations racisées, est un phénomène que l’on retrouve dans d’autres luttes, dont la lutte antivalidiste. Je pense notamment à la crip culture ou plus récemment au cripple punk.

Pour des raisons différentes, mais qui ont un impact proche, les personnes racisées et handicapées sont exclues de certains espaces, invisibilisées ou moquées dans les médias, et ignorées des politiques. Le documentaire Crip camp : a disability revolution, produit par Nicole Newnham et James LeBrech montre un bel exemple du soutien mutuel que se sont apportés des militants de leurs causes.

 

Limites et points d’attention.

Si les nombreux parallèles évoqués précédemment sont, pour beaucoup, encore d’actualité, les luttes contre le racisme et le validisme ont aussi leurs particularités.

Validisme

En Occident, la violence qui s’exerce contre les personnes en situation de handicap est souvent due à un héritage judéo-chrétien qui nous perçoit comme des objets de charité et non comme des humaines. Si l’on nous tue, c’est par compassion. Si l’on nous stérilise c’est pour notre bien. Si l’on nous enferme, c’est pour nous protéger. Notre libre arbitre n’a pas le droit de cité, parce que nous sommes avant tout des objets de soins, des leçons de vie, des formes d’altérité. Nous sommes là pour rappeler aux valides la chance qu’ils ont de ne pas être nous.

En ce sens, notre combat s’oriente vers une vie autonome et le respect de nos droits, pour lesquels un consensus de surface semble aller dans notre sens. Si vous interrogez un politique sur l’accessibilité, il y a peu de chances qu’il réponde franchement en défaveur de celle-ci même si dans les faits, rien ne changera.

Notre problème, c’est que tout le monde s’en fout de notre pomme, du corps médical aux proches ayant des comportements abusifs. À ma connaissance, personne n’a jamais monté de collectifs contre les schizophrènes ou les myopathes, mais beaucoup se sont arrogés le droit de parler à notre place sans nous consulter, nous mettant souvent en danger.

Racisme

Le racisme prend ses racines dans un processus de haine et de déshumanisation crasse. Ce sont des peuples entiers et leurs héritiers qui en souffrent. C’est notre histoire qui est réécrite, effacée, et la nature même de ce que nous sommes qui est un problème. « Intellectuels », « scientifiques » ou « prêtres » ont élaboré des théories complexes et mortifères pour justifier notre asservissement, et c’est sur notre sang que s’est notamment construite la puissance de l’Occident.

Les débats actuels en France montrent bien comment la haine de l’étranger a, de tout temps, servi à justifier des politiques répressives. Le consensus, là aussi de surface, qui veut que « le racisme, c’est mal » s’effrite doucement alors que l’extrême droite prend de plus en plus de place dans le débat public.

Là aussi, c’est pour le droit de vivre que nous luttons, pour le droit à l’égalité des chances, le droit de vivre sans violence systémique, le droit de vivre sans la haine de soi qui va de pair avec le fait d’exister dans un monde tel que le nôtre.

 

Collisions

La comparaison des oppressions a très vite ses limites. Elle fait souvent preuve d’une méconnaissance des enjeux profonds que soulève chaque problématique. Il est pour autant hors de question de jouer à hiérarchiser celles-ci.

Quand Jean-Charles s’adressait à moi, c’était son mépris et la haine qu’il portait à mes semblables que je me prenais en plein visage. Quand des inconnus m’infantilisent ou balayent mon consentement, c’est surtout leur ignorance que je perçois.

À l’intérieur, la violence est la même, le sentiment de colère et d’injustice est le même bien que la cause soit différente. Et à ce stade de l’article, il faut que je vous donne un scoop : on peut être handie ET racisée.

C’est pour cette simple raison que non, le racisme ce n’est pas comme le validisme. Ce sont deux oppressions distinctes sur lesquelles d’autres que moi ont longuement théorisé. Et autre scoop : ça se mélange très bien ensemble !

L’expérience de la douleur des patient·e·s perçue par le corps médical est un exemple parlant. La douleur des personnes racisées est souvent moins prise au sérieux, relativisée. En cause : une supposée tolérance plus forte à la douleur ou à l’inverse une tendance à la comédie appelée communément « le syndrome méditerranéen ».

Ces préjugés ont des conséquences graves sur la santé puisqu’elles entraînent retards et erreurs de diagnostic, absence de traitements, maltraitances et traumatismes pour les concernées.

Je ne citerai que cet exemple mais j’aurais pu parler des disparités économiques qui entraînent une exposition aux risques et un accès aux soins différents, ou encore des violences policières auxquelles sont davantage exposées les personnes racisées et handies.

 

En conclusion

À chaque fois, j’ai un petit piquement à la gorge quand j’entends des handies dire qu’être handicapé, « c’est comme être noir”. C’est une comparaison qui, historiquement, avait son utilité : à un moment où les luttes anti-validistes en étaient à leurs débuts, où il fallait des points de repère aux handies pour analyser leur propre histoire et la partager.

Nous sommes en 2021, du chemin a été parcouru. Les luttes se diversifient et ce genre de commentaire devient de moins en moins tolérable, ce dont on ne se plaindra pas.

Être handicapée est une expérience en soi. Il y a en effet de meilleures chances qu’une personne racisée la comprenne parce qu’elle connaît l’impact des micros-agressions comme le fait de voir sa parole amenuisée. Pour autant, j’aurais plus de difficulté à lui transmettre la façon dont mon handicap impacte les relations avec mes proches, ou mon rapport à l’espace. Être handie c’est aussi appartenir à une histoire commune qui dépasse les frontières et les classes, c’est faire partie d’une immense minorité qui peine encore à faire entendre sa voix.

D’un autre côté, il y a des gens comme Jean-Charles, qui me rappelle que même si aujourd’hui on traverse probablement des difficultés similaires d’un point de vue pratique ou médical, on n’est pas du tout dans le même bateau. Mais ça n’empêchera pas les politiques de nous regarder avec le même œil humide avant de nous laisser nous débattre sous le seuil de pauvreté.

Au risque de me répéter, ce n’est pas un concours si tout le monde perd à la fin. Alors, si à défaut de se soutenir, on pouvait commencer par se foutre la paix, ce serait déjà pas mal.

Harriet