On a reçu ce petit bijou, sorti il y a quelques jours, une vidéo intitulée, « est-ce que tu pourrais sortir avec une personne en situation de handicap? ». Je n’ajoute pas de lien volontairement, l’idée n’étant pas de leur créer une pub supplémentaire. Introduite par une personne visiblement handie, la vidéo enchaîne les opinions sans filtre de tas de personnes sur la question.

La vidéo date de 2021, et ça permet de voir à quel point les initiatives se targuant de « changer le regard sur le handicap » ont été extrêmement efficaces (non).

Les réponses sont plus ou moins classées. On a d’abord les réponses négative, « neutres », puis les « positives ». J’aurais pu écrire un article assez rapide, en reprenant un à un les arguments des participant·es afin de vous prouver à quel point nous sommes des êtres formidables au-delà des préjugés. Pleins d’autres se sont évertués à le faire auparavant, et c’est pour moi poser le problème dans le mauvais sens. Pourquoi en effet, devrais-je faire l’effort d’être pédagogue afin de simplement regagner le statut d’être humain ?

 

Les invisibles

Parce que oui, c’est un poil déshumanisant, d’entendre des personnes débattre de si oui ou non, nous sommes dignes de leur attention « malgré notre handicap ». À l’heure où le gouvernement, débattait lui aussi de notre droit à une autonomie financière, indépendamment de nos choix amoureux, c’était même carrément malvenu…

Les arguments qui sont évoqués par celleux ne voulant pas sortir avec des personnes en situation de handicap sont toujours les mêmes : trop lourds, trop contraignants, trop compliqués, trop difficiles à gérer,… De l’autre côté du spectre, c’est carrément une aventure, une expérience d’avoir une relation avec nous. Que ce soit pour celleux qui ont déjà reçu ces paroles IRL ou celleux qui n’ont pas débuté leur vie affective, c’est un énième crochet du droit dans l’estime de soi dont on se serait bien passé.

Mais ces arguments ont le mérite de montrer la méconnaissance totale de ce dont ces personnes parlent. Une méconnaissance qui s’explique par le fait que nous ne faisons tout simplement pas partie de leur monde.

En effet, dans des espaces construits par et pour les valides, nos apprentissages, nos sociabilités, sont constamment limitées par le manque d’accessibilité. L’alternative reste alors l’institutionnalisation ou l’isolement. Pour celles et ceux qui parviennent à franchir ces barrières, c’est souvent au prix d’efforts non négligeables qui ont parfois des répercussions désastreuses sur leur état de santé. Rappel important, 80% des handicaps sont dits « invisibles », c’est-à-dire qu’ils ne se repèrent pas d’un simple coup d’œil. Une autre façon de le dire et que nous côtoyons tous, chaque jour, des personnes handicapées, sans le savoir. Je doute que ce genre de discours encourage les concernées à être plus visible et ouverts sur la question.

 

Pour ou contre les handicapés ?

Poser cette question en prenant n’importe quelle caractéristique humaine qui ne fait pas l’objet d’un choix aurait paru au mieux étrange, ou pire offensant. D’ailleurs, cette question est plutôt posée par des personnes en situation de privilèges par rapport à une population marginalisées (remplacez ici handicapée par trans, noires, grosse…).

Le handicap ne fait donc pas exception et ça semble parfaitement ok, comme de débattre de s’il est mieux d’avoir un enfant handicapée ou pas d’enfant du tout. On oublie au passage qu’un groupe exerçant une oppression sur l’autre, non, cette question n’est pas neutre. Sous couvert d’exprimer une opinion sur un sujet « tabou », ces discours exprimés avec légèreté participent à la stigmatisation de nos existences. Quand bien même certaines ont eu la bienséance de dire qu’on était des êtres humains après tout, ou qu’on avait aussi le droit de vivre des histoires d’amour, l’implicite est que ce n’était pas une évidence.

Ici, ce qui nous caractérise, c’est notre handicap. Mais hypocritement,  on retiendra le terme « personne en situation de handicap » pour la question. On n’est pas que « handicapée » après tout, mais c’est totalement admis de nous juger sur cet unique critère. Ce n’est pas tellement les réponses des interrogées que je trouve violentes (quoique…), mais qu’une boîte de production ait jugé valable de poser cette question en l’état. Ce n’est pas parce que quelques handies interviennent que ça rend l’exercice moins validiste. On ne parle pas là d’une conversation entre potes dans un bar, mais bien d’une vidéo qui s’inscrit dans une culture et un champ de pensée.

 

Contrainte à la normalité

Quand nous accédons aux sphères publiques ou accomplissons des choses, c’est toujours « malgré notre handicap ». Mais on ne fait pas malgré, on fait avec, comme on fait avec d’autres éléments qui forgent ce que nous sommes. Personne n’a envie d’être réduite à un seul aspect de son existence, que ce soit pour l’encenser ou le stigmatiser.

Ce genre de discours, s’il rend notre existence théorique visible, participe à nous effacer dans la vie réelle. Il entretient la difficile acceptation pour certaines de s’approprier le terme “handicapée”. Une autre conséquence peut être de pousser à performer la « normalité », à se cacher. Parce la bonne handicapée, c’est celle qui va « au delà de son handicap », dépassant ses limites, pour ne pas trop peser sur la vie de ses pairs.

C’est un mécanisme que l’on retrouve à l’échelle sociale, comme dans les relations intimes et il est délétère.

 

Culture du validisme

Cette vidéo participe à accentuer la différence entre eux et nous, entre un groupe qui serait enviable et l’autre qui serait disqualifiable. Elle s’inscrit directement dans une culture validiste qui nous maintient dans une position d’être à la marge, d’autres, même si c’est pour montrer un visage de tolérance ou d’acceptation. « Est-ce qu’on n’est pas tous un peu handicapés ? » répond l’une des participantes. Non, mais ce n’est pas pour autant que nos existences ont une valeur différente.

C’est cette même culture qui applaudit la création des cafés Joyeux, qui a basé toute sa communication sur le fait d’embaucher des personnes “pas comme tout le monde”. Comprenez, un café qui emploie des personnes porteuses de handicaps mentaux, qu’elle peut donc parfois se permettre de ne pas payer “comme tout le monde”, en dessous du salaire minimum.

Je n’ai pas besoin qu’on me tolère, ou qu’on applaudisse mon courage. J’ai juste besoin qu’on me considère comme un être humain, une adulte, un sujet de droit, une citoyenne. Je n’ai pas envie d’être une « expérience enrichissante » ou « une charge » pour qui que ce soit non plus.

Je m’arrête là, mais j’attends avec impatience la vidéo où on pourra râler sur le fait que c’est trop contraignant de sortir avec des personnes en situation de validité, parce qu’on n’a pas envie de devenir leur faire-valoir ou leur psychologue.

 

Harriet

  • article rédigé au féminin générique.