Je suis en retard à un RDV. Je suis en voiture, à la recherche désespérée d’un endroit où me garer qui m’évite de traverser la ville en fauteuil. Là, une place handicapée libre, un homme passe devant moi et se gare, excédée je m’avance pour lui demander :

« Excusez-moi, êtes-vous une personne handicapée ? Non ? Alors barrez-vous, s’il vous plaît »

L’homme n’avait pas fait attention au panneau, râle sur le fait qu’on s’en fiche, mais devant mon insistance à coups de klaxon impatients, finit par céder.

En y repensant plus tard, j’avais été surprise de ma propre réaction. Pour être honnête, j’étais en colère ce jour-là, et ce pauvre type s’est pris au visage la frustration des transports inaccessibles, des taxis refusés, des mises en fourrière injustes, tout ça à la fois. C’est de la colère face à l’injustice et aux oppressions dont je parle ici, un sentiment pour lequel j’ai décidé de ne plus m’excuser.

Il y a quelques années, je me serais probablement résignée dans la même situation, alors que j’étais dans mon droit. J’aurais haussé les épaules et dépensé une énergie non négligeable à trouver une autre solution. Mon agressivité m’avait rendu service et j’ai commencé à me demander comment notre rapport à la colère était aussi un enjeu politique.

 

L’apprentissage à la soumission

Le 7 décembre 2016, une classe d’un lycée de banlieue se rend au musée du Louvre. Quelques jours plus tard, leur professeure racontera la façon dont le personnel du musée a fait preuve d’une surveillance accrue et d’agressivité envers les élèves, accusés de mal se comporter. Elle soulèvera notamment la différence de traitement avec d’autres groupes aux comportements similaires, mais non issus de la banlieue et des classes populaires.

Vécus enfants, ce type d’événements participe à renforcer l’idée que notre présence publique ne peut se faire qu’à la condition d’un immense self-control. Plus on est bas dans l’échelle sociale, plus le regard social est sévère. L’expression de nos colères peut alors nous exposer au danger car les rapports de forces sont en notre défaveur. Le poids des institutions ou de leurs représentantes peuvent devenir l’outil qui justifiera un traitement inégal.

Par ces expériences, on apprend à cacher une colère pourtant justifiée, voire à se construire un personnage ultra aimable pour prouver que l’on n’est pas une menace. On apprend à rire aux blagues oppressives (et on les trouve même drôles). On dit merci et pardon à celleux qui, en position de pouvoir, nous insultent ouvertement. Dans d’autres cas, faute de mieux, la colère se transforme en violence, exercée contre autrui ou soi, bouclant le cercle vicieux qui justifie la marginalisation.

 

La colère est un privilège

Les classes dominantes créent des épouvantails pour justifier la violence qu’elles exercent sur une population. À travers des outils comme le contrôle au faciès ou l’internement, elles s’approprient le monopole de la violence et dictent quel comportement est considéré comme sain.

Particulièrement quand le sujet est politique, la colère semble proscrite comme antagoniste à la raison. L’héritage philosophique qui est le nôtre a longtemps opposé la raison, qualité civilisée et masculine, aux émotions, faiblesse féminine preuve de notre animalité.

De ce fait, l’expression de la colère et de la violence devient une preuve de l’incapacité de jugement, de contrôle, enfin, la justification d’un exercice de ses droits moindres. C’est l’hystérie des féministes, l’ensauvagement dans les banlieues, la dangerosité potentielle chez les folles. En appartenant à ces catégories, on apprend à se méfier de ses émotions.

Chaque conquête de droits semble exiger des opprimées qu’elles jouent le jeu du calme pour être entendues. Il faudrait pouvoir débattre des violences policières, des violences faites aux femmes, de nos droits à vivre décemment dans la plus grande sérénité. Il faudrait oublier que ce qui constitue un simple débat d’opinions pour les unes est une lutte pour la survie chez les autres.

 

Le refus de la résignation

Que ce soit le fruit d’une éducation genrée, de traumatisme, ou un mécanisme de survie, le choix puis l’incapacité à accéder à sa colère va de pair avec la résignation. Ces processus ne sont pas nécessairement conscients, et les reconnaître ne suffit pas toujours à les arrêter. Le calme, la patience, la timidité, la gentillesse, sont des traits de caractère que l’on ne développe pas toujours uniquement par choix. Et ils profitent aussi aux classes dominantes en favorisant le statu quo.

La résignation semble parfois l’option la plus adaptée, mais pas nécessairement la moins épuisante. Nos existences sont jalonnées de moments où d’autres s’attribuent l’espace, sans se préoccuper de nous, simplement parce qu’ils le peuvent. L’histoire des luttes sociales nous a bien montré que ce n’est pas en demandant poliment le respect de nos droits qu’on les obtient. À une échelle minime, mes galères de parking m’ont permis de m’en souvenir.

Alors qu’est ce qu’on fait maintenant qu’on a dit ça ? Comment on se débrouille sans tomber dans le travers qui oppose sans cesse raison et émotions ? Comment on réhabilite la colère et même la violence sans se mettre en danger? ou exercer à son tour des dominations ?

J’ai quelques morceaux de réflexions sur le sujet, et je suis curieuse d’avoir vos idées la dessus. Au prochain article, donc.